L’ENQUÊTE
En 1897,
Paul Groussac publiait, sans le signer, dans la revue La Biblioteca, de la Bibliothèque nationale argentine qu’il
dirigeait lui-même, ce récit qui constitue la première nouvelle policière de la
littérature argentine, précédé de la note suivante :
L’auteur de cette nouvelle ou de ce récit a tenu à
rester anonyme — et ce, avec tant de sincérité que nous-mêmes ignorons son nom.
La personne respectable qui nous a transmis le manuscrit nous l’a présenté
comme les débuts littéraires d’un jeune Argentin. Elle souhaitait connaître
notre avis : nous l’exprimons en publiant son essai, bien qu’il révèle une
certaine inexpérience et que la conclusion ne corresponde pas tout à fait au
début. Nous ne doutons pas que *** se lance à nouveau dans cette tentative et que,
à l’occasion d’un autre ouvrage, il nous permette de publier sa notice
biographique.
Après le
déjeuner et, si l’après-midi était beau, après avoir fait quatre fois le tour
du pont de la poupe à la proue, en nous arrêtant de temps à autre pour allumer
un cigare à la mèche du grand mât ou pour chercher en vain le fantastique rayon
vert du soleil couchant, nous avions coutume de nous asseoir en un seul groupe
argentin pour écouter des contes et des histoires plus ou moins authentiques.
Un soir, alors que quelqu’un racontait je ne sais quelle prouesse de la police
française, Enrique M..., ce porteño bien connu qui avait été, quelques années
auparavant, commissaire de section à Buenos Aires et qui manifestait un goût
extraordinaire pour ériger des paradoxes en équilibre instable, tels des
pyramides sur la pointe, formula cette thèse : dans la plupart des enquêtes
judiciaires, c’est le hasard qui met sur la piste, il suffit d’un bon flair
pour la suivre jusqu’à mettre la main sur la proie. Et après avoir défendu avec
ardeur son opinion audacieuse, que certains contestaient, il nous a raconté
l’histoire suivante, en guise d’argument irréfutable.
I
Parmi mes
chers auditeurs, il n’y en a pas un qui ne se souvienne de l’événement tragique
de la Recoleta, qui a terrorisé pendant un mois ce quartier du nord de Buenos
Aires. Dans une maison de campagne isolée, où vivait une dame âgée avec une
jeune femme de vingt ans, à mi-chemin entre la fille adoptive et la dame de
compagnie, un crime horrible fut perpétré au cours d’une de ces longues nuits
de l’hiver 188…
Bien que ce
quartier, alors moins peuplé qu’aujourd’hui, ne relève pas de ma section, je
dus intervenir dans cette affaire en l’absence du commissaire compétent.
Prévenu à cinq heures du matin par un gardien, je me suis rendu sur les lieux.
Depuis la porte d’entrée, qui donnait sur le petit jardin entourant la maison,
des gouttes de sang éclaboussaient le sol ; un cadavre d’homme aux traits
indistincts — l’enquête préliminaire révéla qu’il s’agissait d’un Italien —
gisait sur les marches du vestibule ; un autre cadavre, celui de la maîtresse
de maison — les vêtements déchirés et la chevelure blanche en désordre, avec
une horrible blessure au cou, une entaille brutale de couteau qui lui avait
sectionné la trachée —, gisait dans une chambre, le torse appuyé contre le pied
du lit, dans une mare de sang. Un revolver de calibre moyen gisait sur le
tapis.
La jeune
femme, qui déclara s’appeler Elena C. et restait abasourdie dans un fauteuil de
la pièce voisine, fut invitée à fournir les premières informations à la police
; après avoir manifesté son accord d’un geste bref, l’interrogatoire commença.
C’était une
charmante jeune fille d’allure étrangère, aux yeux clairs et à la chevelure
blonde et souple comme un champ de blé ; grande et robuste, elle était vêtue de
noir avec une simplicité élégante qui contrastait avec le désordre de la
catastrophe. Elle s’exprimait avec calme et précision, sans chercher ses mots
ni rectifier ses phrases, bien que, par moments, l’émotion soudaine suscitée
par un incident dont elle se souvenait interrompît par un sanglot le récit
qu’elle avait commencé. C’est par elle que nous avons appris ce qui suit, ce
qui a été entièrement confirmé par l’instruction de l’affaire.
Madame de
C., veuve d’un commerçant espagnol, après avoir liquidé la succession, avait
placé le montant de sa modeste fortune dans différentes banques, afin de se
retirer dans cette petite maison de campagne dont elle était propriétaire.
Elena, une orpheline recueillie par ce couple sans enfant, avait été élevée
là-bas et ne connaissait pas d’autre famille.
La victime
avait une soixantaine d’années. Du vivant de son mari, elle avait fait preuve
d’une intelligence et d’une énergie hors du commun, l’aidant dans ses
opérations commerciales. Mais, dès les premiers mois de son veuvage, son moral
s’était considérablement affaibli, jusqu’à sombrer dans une sorte de manie
singulière : une méfiance générale à l’égard de la stabilité des établissements
bancaires les plus réputés, et une terreur croissante face à la misère qui,
selon elle, la menaçait.
On constata
que les différents dépôts effectués à son nom dans trois grandes banques de
Buenos Aires s’élevaient à la somme de quarante-cinq mille pesos-or. Mais, peu
à peu, elle avait retiré toutes les sommes déposées, sans que l’on sache quelle
destination elle leur avait donnée… Elena supposait que Mme de C. conservait
ses valeurs dans un grand portefeuille à serrure qu’elle l’avait vue tenir une
ou deux fois entre ses mains, et qu’elle croyait enfermé dans un coffre massif
et énorme que l’on apercevait derrière le lit, désormais ouvert et, sans doute,
fracturé par les assassins. Il était vide.
Les deux
femmes vivaient très modestement, sans autre personnel qu’une cuisinière qui se
retirait après avoir servi le repas. Madame de C. ne disposait plus d’aucun
revenu : pour les dépenses du ménage, elle se chargeait elle-même d’aller
changer chaque mois un billet de cent pesos
fuertes, dont la valeur était répartie sur les trente jours du mois avec
une rigueur mathématique.
Depuis
quelque temps déjà, déclara Elena, ce mode de vie cloîtré, dans un quartier
isolé et éloigné, lui était devenu insupportable, tandis que la solitude lui
inspirait de sérieuses craintes. La rumeur selon laquelle sa bienfaitrice possédait
d’importantes sommes d’argent dans son portefeuille s’était répandue dans le
quartier ; et déjà, une nuit, Madame de C. — qui gardait toujours un revolver
chargé sur sa table de chevet et le maniait avec une dextérité virile — avait
tiré sur un voleur présumé qu’elle avait surpris en train d’escalader la grille
du jardin. Après cet incident, qui s’était produit six mois auparavant et avait
alarmé Elena, celle-ci avait insisté avec tant de vigueur pour déménager que la
dame semblait disposée à céder et promettait sans cesse de s’installer
prochainement dans un autre quartier plus central.
Tel était,
en résumé, le récit de la charmante Elena, qui fut confirmé par la cuisinière.
Quant au drame actuel, la jeune fille l’expliquait de la manière suivante, et
les enquêtes ultérieures semblèrent le corroborer en tous points. Je dois
toutefois avouer qu’un ou deux points obscurs ne manquèrent pas d’éveiller en
moi une vague méfiance, mettant en alerte mon instinct de limier de police.
Mais cela fut très passager, et par la suite, tous mes soupçons se dissipèrent
— ou s’assoupirent.
La veille,
à dix heures du soir, après les prières en commun, selon la coutume immuable, Elena
raccompagna Madame de C. dans sa chambre, puis regagna la sienne, qui n’était
pas contiguë mais séparée par la salle à manger, et dont la fenêtre donnait sur
l’arrière de la maison.
Elena
n’était pas encore couchée, s’étant attardée jusqu’à très tard à la lecture
d’un roman. Elle avait commencé à se déshabiller lorsqu’un cri de femme, long
et déchirant — un hurlement qui n’avait rien d’humain et ressemblait au
hurlement d’une bête sauvage à l’agonie —, déchira le silence lugubre de la
nuit… « Je sursautai, comme frappée par un choc électrique, mais je restai
aussitôt immobile, comme pétrifiée par la terreur. Il m’était impossible de
faire un pas en avant, Il m'était impossible de faire un pas en avant, même en
déployant toute ma volonté pour y parvenir. … Cela dura quelques secondes… Puis
une détonation retentit; j’entendis un autre cri étouffé… une foule qui se
bousculait ; l’effondrement sourd d’un corps sur le sol, et, aussitôt après, un
gémissement pitoyable qui s’éteignit peu à peu, se terminant par un râle
d’agonie. Enfin, je parvins à me débarrasser de la couche de glace qui me
paralysait… Enfin, je parvins à secouer la couche de glace qui me paralysait…
Je courus vers la chambre, dont la porte était ouverte, tout comme la fenêtre
donnant sur la galerie extérieure… Ma mère, allongée au pied du lit, en proie
aux dernières convulsions de l’agonie, ne put que me reconnaître d’un long
regard, désespéré, perdu, que la mort voila rapidement. »
Quelques
voisins accoururent et trouvèrent dans le vestibule le cadavre du meurtrier
présumé ; un médecin, appelé en urgence, ne put que constater le double décès :
celui de l’homme, causé par une balle de revolver, et celui de la femme, causé
par une arme blanche. Entre-temps, grâce au récit d’Elena et à l’examen
minutieux de la scène du crime, je m’efforçais de reconstituer la tragédie
récente. Les meurtriers — car ils étaient deux, comme le prouvaient les
empreintes de pas dans le jardin, encore discernables malgré les allées et
venues des voisins — avaient guetté le moment propice dans un recoin sombre de
la maison. Entre deux et trois heures du matin, l’un d’eux s’était introduit
dans la demeure à l’aide d’un crochet, tandis que l’autre restait en
observation. La victime, qui dormait toujours avec une petite lampe allumée et
son revolver sous l’oreiller, s’était réveillée en sursaut en sentant la main féroce
qui lui bouchait la bouche, et, au moment même où la lame lui tranchait la
gorge, elle avait tiré sur son assassin, à bout portant… À ce moment de ma
scène mentale, mon regard se posa sur le revolver posé sur le tapis ; je le
pris et l’examinai : c’était une arme suisse ordinaire, de calibre 9. Je
tressaillis de surprise : le revolver était chargé, ses six cartouches intactes
! Boum ! C’était le bruit de mon hypothèse laborieusement élaborée qui
s’effondrait…
Madame de
C. n’avait pas tiré le coup de feu dont la balle avait tué l’inconnu (je
n’osais plus qualifier le cadavre qui gisait à quelques pas) : cela avait semblé
clair comme le jour ; mais désormais, l’énigme s’annonçait plus étrange et plus
mystérieuse qu’auparavant. La réalité était là : le cadavre d’une femme
assassinée dans sa chambre, un autre cadavre, celui d’un inconnu, dont l’aspect
sordide révélait clairement ses intentions en s’introduisant dans un lieu
habité — et, comme seul lien entre ces deux actes violents, le spectacle des
meubles fouillés et des portes enfoncées. Il ne faisait aucun doute que le
meurtrier, après le crime, avait volé ou tenté de voler sans vergogne ; il
s’était ensuite échappé par la fenêtre ; mais qui l’avait arrêté dans sa fuite,
qui avait tué le meurtrier ? L’hypothèse d’une bagarre spontanée entre les deux
complices, se terminant par un coup de feu mortel, était invraisemblable et
presque inadmissible. Ce n’est pas ainsi qu’agissent les criminels de métier…
Perdu dans des conjectures que mon expérience rejetait à peine formulées, je
parcourais les pièces et les galeries, je descendais dans le jardin puis
remontais, sans parvenir à trouver la solution probable du problème ni à
abandonner cette recherche épuisante. — Alors que j’errais ainsi autour de la
maison, un détail étrange éveilla à nouveau ma surprise : la trace d’un homme
menait jusqu’à la fenêtre de la chambre d’Elena, et il semblait même qu’il eût
sauté de son rebord dans le jardin. L’orpheline avoua qu’à un certain moment,
elle avait entendu un bruit léger, mais, comme les volets étaient fermés, elle
n’avait rien pu voir et n’avait pas osé ouvrir.
Cette
explication me parut satisfaisante. D’ailleurs, qui aurait pu nourrir le
moindre soupçon et songer un seul instant à établir un quelconque lien entre
cet abominable crime et cette jeune fille au visage frais qui sanglotait en se
souvenant de sa mère adoptive, révélait tous les détails de son passé et nous
exposait avec un calme imperturbable la trame grise de son existence monotone ?
Le
meurtrier avait saccagé la chambre. L’armoire, la commode, le coffre avaient
été forcés : des robes, du linge de maison et une centaine de petits objets
gisaient en désordre sur le tapis. Cependant, dans un petit tiroir à double
fond de la commode, on trouva un testament olographe désignant Elena comme
héritière universelle. Une seule clause révélait l’esprit quelque peu égaré de
la victime : « Et je recommande à ma bien-aimée Elena de ne jamais se séparer
du médaillon en forme de cadenas d’or que je porte autour du cou : c’est là que
se trouve ma véritable fortune, si elle sait la trouver. »
Ce
médaillon ne fut pas retrouvé, bien qu’Elena eût manifesté un vif intérêt à son
égard. Sans doute l’assassin l’avait-il arraché avec violence, car on
remarquait sur le cou de la défunte une ligne livide accompagnée d’une légère
écorchure. On ne trouva pas non plus de valeurs : le vol était manifestement le
seul mobile du crime.
L’enquête
n’apporta pas d’autres résultats. Le meurtrier et son complice probable
réussirent à échapper à toutes les recherches. Quelques semaines plus tard, je
dus m’absenter pendant deux mois, et à mon retour, plus personne ne parlait de
cette tragédie sanglante, qui resta pour tous un crime banal, parfaitement
explicable, même si pour moi, c’était un mystère ténébreux dont la solution
n’avait pas encore été élucidée et ne le serait, semble-t-il, jamais. J’ai
vaguement appris qu’Elena avait annoncé la vente de la petite maison, mais
qu’elle y vivait entre-temps avec une domestique étrangère.
Les
multiples affaires dont j’avais la charge ont peu à peu pris le dessus sur la
profonde impression reçue cette nuit-là, et celle-ci était presque entièrement
effacée de ma mémoire lorsqu’elle resurgit un matin en lisant dans un journal
l’annonce suivante :
Un petit cadenas en or ciselé, en forme de
médaillon, a été perdu ; il n’a que peu de valeur et n’en a pour son
propriétaire que parce qu’il s’agit d’un souvenir de famille. Mille pesos fuertes seront versés à la personne qui pourra le
restituer. S’adresser à Concepción Lisagaray. Poste restante.
Le
caractère insolite de cette annonce, malgré son aspect banal, attira mon
attention. Je ne connaissais bien sûr pas le nom indiqué. Mais la somme offerte
pour cet objet était tellement supérieure à sa valeur probable que j’eus
l’intuition d’être sur la piste d’un mystère. Je restai perplexe et pensif
toute la journée, quand, soudain, un éclair de lumière traversa mon esprit : le
cadenas en or ! Le crime de la Recoleta !
II
Je ne peux
pas dire que j’avais élaboré un plan, car il est évident que je devais avancer
à tâtons, ou plutôt me laisser porter par les événements ; mais dès cet
instant, j’eus la vague intuition d’être sur la piste d’une solution extraordinaire
et inattendue à l’affaire mentionnée plus haut. J’avoue qu’à mon intérêt
professionnel s’ajoutait désormais un désir ardent, né d’une curiosité
désintéressée, de découvrir la vérité à tout prix, pour moi seul, et sans faire
appel aux instances officielles. Heureusement, mon amitié personnelle avec un
haut fonctionnaire de la Poste me permettait de mener certaines enquêtes sans
l’intervention directe de la direction centrale de la police, dont je réservais
l’aide pour un cas extrême.
Je ne disposais
que de deux indices, mais ils suffisaient à tracer la voie à suivre : je devais
bien sûr établir que l’annonce parue dans le journal avait été publiée par
Elena C., sous le nom d’une personne de son entourage très proche ; puis,
découvrir le détenteur de l’objet perdu, s’il venait à se présenter. Il était
évident qu’Elena ne croyait pas à une découverte fortuite : pour elle, comme
pour moi, le détenteur actuel du reliquaire était le voleur, ou plus
probablement un receleur et un complice. Quoi qu’il en soit, c’était là le nœud
de l’affaire. Le détail qui attisait le plus ma curiosité était la somme
colossale offerte pour cet objet. Et c’est alors que l’étrange clause du
testament de la vieille dame me revint à l’esprit : « C’est là que se trouve ma
véritable fortune, si vous savez la trouver. »
Parmi mes
agents, il y avait un Belge, ancien employé de la préfecture de Bruxelles,
d’une discrétion absolue et plein d’audace — un limier capable de suivre une
piste même dans l’eau. Je lui ai confié la mission d’enquêter discrètement sur
le mode de vie d’Elena, en cherchant à découvrir si, parmi ses amies, il y en
avait une qui s’appelait Concepción Lisagaray. Le résultat ne se fit pas
attendre aussi longtemps que je l’aurais cru.
Le
lendemain — je me souviens que c’était le 24 décembre, la veille de Noël —, mon
fidèle agent Hymans se présenta tôt à mon bureau et là, avec son flegme
habituel et son admirable économie de mots, il me dit simplement, après m’avoir
salué :
— Elena C.
a une femme de ménage basque, qui s’appelle Concepción Lisagaray ; elles vivent
seules, sans recevoir de visites. Cela fait deux mois qu’Elena est en
possession de son héritage, et depuis lors, son mandataire, le seul homme qui
mettait les pieds dans la maison, a cessé de lui rendre visite. Quels sont vos
ordres, Monsieur le Commissaire ?
Je
connaissais mon homme : je ne perdis pas de temps en politesses. Je lui offris
une tasse de café, qu’il refusa, et un cigare cubain, qu’il accepta.
— « À
présent, lui ai-je dit, il s’agit de ne pas perdre de vue cette Concepción ou
Elena elle-même si elle sortait. Et lorsque l’une des deux se rendra à la poste
ou à une boîte aux lettres, probablement celle de Cinco Esquinas, prévenez-moi
immédiatement. Frais à ma charge. »
Il s’est
retiré et je me suis rendu à la poste : j’avais, comme je l’ai dit, des
relations avec le chef du service « Poste restante » et il n’y avait pas besoin
de demander l’autorisation de mes supérieurs.
— Vous
souvenez-vous d’avoir remis ces derniers jours une lettre adressée à Concepción
Lisagaray ?
L’employé
n’hésita pas : la veille, une femme, encore jeune, habillée en domestique et
d’apparence étrangère, avait retiré une lettre en présentant un passeport
espagnol à son nom. J’eus un geste brusque de contrariété, mais je me retins et
j’ajoutai :
— Comprenez
bien de quoi il s’agit... La police suit une piste : j’ai besoin que, si cela
se reproduit, vous trouviez un prétexte pour retenir la lettre, en retardant la
personne concernée, et que vous m’en informiez immédiatement. Je vous demande
la plus grande discrétion.
Je rentrai
chez moi lentement, plongé dans mes réflexions. J’avais sans aucun doute manqué
l’occasion de franchir une étape décisive. Elena avait reçu une réponse. Qui
pouvait me garantir que cette réponse ne mettrait pas un terme aux négociations
? Si j’avais été présent, j’aurais suivi la servante et, de gré ou de force,
j’aurais appris le nom du correspondant… Mais je n’abandonnais pas la partie ;
après tout, le fameux cadenas ne se trouvait pas dans la lettre, et si une date
de retour était indiquée, je l’apprendrais par mon agent Hymans.
Je m’assis
pour dîner, m’efforçant de garder mon sang-froid et de ne pas mettre mes nerfs
à rude épreuve par des ruminations inutiles. Mais le Cadenas d’or, telle une
formule de sortilège, bourdonnait dans mes oreilles, scintillait sur le mur, me
poursuivait, me harcelait sans cesse, à la manière de ces obsessions malsaines
propres à l’hallucination.
Il était
huit heures et je me levais déjà pour sortir, lorsque Hymans fit son apparition,
s’arrêtant sur le seuil pour attendre mes questions. Je scrutai d’abord son
visage : il était froid, impénétrable comme toujours.
— Rien ?
m’écriai-je avec angoisse… Il fit un pas en avant :
— Il y a
quelque chose !
Je ne pus
retenir un cri qui, je l’avoue, ne reflétait guère mes aptitudes
professionnelles en matière de maîtrise de soi et d’impassibilité.
— Monsieur,
il y a une heure, cette Concepción est allée déposer une lettre dans la boîte
aux lettres de Cinco Esquinas. Puis…
— Mais
comment se fait-il que vous n’ayez pas cherché à connaître son nom, son adresse
? Ah ! sacrebleu !…
Je me
lançais déjà dans les récriminations, furieux et aveugle comme un sanglier dans
les bois. Hymans m’arrêta d’un geste et prononça ces mots avec son calme
habituel :
— La lettre
portait cette adresse : Monsieur don Cipriano Vera, rue de la Victoria, numéro
158…
Ah ! Ce
sang du Sud ! Je me jetai sur Hymans, je l’étreignis, je le jetai sur un canapé
et, le tutoyant pour la première fois, je lui criai en éclatant de rire : «
Bien, mon fils : raconte-moi tout ! »
Le récit
était court, surtout dans la bouche de ce diable de Flamand qui aurait raconté
en trois minutes l’histoire du siège de Troie.
En
substance, j’appris ce qui suit : cela faisait deux jours que ce grand coquin séduisait
la bonne, en lui prodiguant de fines flatteries, en l’accompagnant au marché,
en lui offrant des confiseries et en lui faisant d’autres avances de grand
style. J’omets de nombreux détails savoureux et preuves de sa machiavélisme
quelque peu primitif. Le fait est qu’il n’avait pas eu beaucoup de mal à
atteindre son but — je veux parler de l’information recherchée. Cet
après-midi-là même, apprenant que Concepción emportait une lettre, il s’était
efforcé de lui épargner la peine de la poster, s’en chargeant lui-même avec une
galanterie exquise ; il avait ainsi pu lire rapidement l’adresse et la graver
dans sa mémoire infaillible.
Une fois
l’interrogatoire terminé et les indications qu’il m’avait dictées notées, je
chargeai soigneusement mon revolver de poche, puis, en accompagnant Hymans
jusqu’à la porte d’entrée, je lui ai donné congé en ces termes :
— Je me
rends là-bas, au « Once de Septiembre » ; restez à l’affût et prévenez-moi au
commissariat s’il se passe quelque chose ; j’attendrai jusqu’à deux heures...
Mais, mon ami, attention au feu ! L'histoire pourrait bien être vraie…
— Il n’y a
aucun danger, monsieur !
III
Je me
dirigeais d’un pas décidé vers le « Once de Septiembre », c’est-à-dire au
numéro 158… de la rue Victoria, où se trouvait la maison en question. J’avais
tout organisé et planifié à l'avance. Arrivé à la place Lorea, j’ai pris un
fiacre dans ce but. Soudain, au moment de donner mes indications au cocher,
j’ai crié : « Rue Larga de la Recoleta ! »
Je crois
fermement qu’il existe dans notre être mental une sorte de second moi
instinctif et honteux, qui cède habituellement le pas au premier — au moi
intelligent et responsable qui procède par la logique et le raisonnement
démonstratif. Mais à certains instants, rares pour nous, gens ordinaires, et
fréquents pour l’homme de génie, l’ancien instinct déshérité, cette «
conscientia spuria », comme dirait Schopenhauer, se jette à la tête du
bataillon des facultés et commande impérieusement la manœuvre.
C’est ce
que je pensais, tandis que la voiture m’entraînait vers le nord de la ville. Il
était neuf heures du soir, et même dans les quartiers les plus reculés, on
percevait une certaine agitation et un brouhaha inhabituel : je me suis souvenu
que c’était la veille de Noël. Je répète que je n’aurais pas pu analyser le
motif exact de mon changement de décision ; mais je me rendais désormais
instinctivement chez Elena, persuadé, convaincu que c’est là que la question
allait se trancher cette nuit-là même.
Je descendis
de la voiture à Cinco Esquinas et poursuivis mon chemin à pied. C’était une
lourde nuit d’été ; une tempête soufflait et accumulait déjà les nuages
orageux dans le sud-est. Je suis arrivé à la maison de campagne d’Elena
lorsqu’une silhouette noire se détacha du mur et vint vers moi. C’était Hymans.
Il ne s’était rien passé, mais je savais que Concepción avait l’autorisation
d’assister à la « messe de minuit ». Je compris aussitôt qu’Elena avait besoin
d’être seule cette nuit-là. Je donnai mes instructions à Hymans, afin qu’au cas
où il accompagnerait la servante, il se fasse remplacer sur place par un autre
agent de confiance, puis je frappai à la porte.
Le jardin
était plongé dans l’obscurité, et une seule lumière se devinait à travers les
persiennes baissées d’une pièce. Quelques secondes s’écoulèrent, puis je perçus
un mouvement brusque à la fenêtre, comme si quelqu’un inclinait la persienne
pour regarder. Je frappai à nouveau plus fort ; j’entendis un bruit de pas
sourds sur le sable, accompagné d’un froissement de robe, puis une voix de
femme, à deux pas de la grille, demanda avec un accent basque : « Qui a frappé
? » — « Cipriano Vera », répondis-je à voix basse.
La porte
s’ouvrit et j’entrai sans ajouter un mot.
IV
Je
remarquai que la bonne se tenait dehors, puis revenait fermer la porte, comme
si son départ avait commencé avec l'arrivée d'un visiteur attendu. À l'instar
du jardin, le petit vestibule, précédé de quelques marches, était plongé dans
l'obscurité la plus totale.
À la fenêtre
du petit salon de réception faiblement éclairé, on distinguait la silhouette
noire d’une femme, qui observait sans doute mon entrée. Je fis résolument une
vingtaine de pas sur la rue sablée, puis je gravis les marches du vestibule ;
alors, dans le cadre lumineux de la porte entrouverte, Elena apparut en
murmurant d’une voix qui me parut tremblante d’émotion :
— Tu es
déjà là, Cipriano ? Je ne t’attendais pas encore…
Et elle
s’avança vivement vers moi, les bras ouverts… Soudain, elle poussa un cri de
surprise et d’effroi, et fit un pas en arrière, tandis que moi-même, non moins
surpris par le caractère inattendu de la situation, je balbutiais quelques mots
de salut et d’excuses confuses.
Elle me
reconnut aussitôt et, avec un soupir de tristesse, entra dans le petit salon où
je la suivis. Je m’assis sur une chaise tout près d’elle, de sorte qu’en
s’installant sur le canapé, Elena fût éclairée de face par la lumière d’une
lampe posée sur la table centrale. Elle me parut amaigrie et quelque peu fanée
; elle était vêtue de deuil avec une sobre simplicité, et la longue tresse
dorée que je connaissais ondulait dans son dos à chacun de ses mouvements. Elle
resta un moment silencieuse, les yeux baissés ; je pouvais contempler, sans la
faire rougir, sa silhouette grâcieuse et élancée dont se dégageait comme un
parfum de distinction.
Je pris
enfin la parole, cherchant les mots les moins blessants pour ses oreilles de
jeune femme orpheline. Son exclamation récente venait de lever pour moi un coin
du voile mystérieux ; mais ce que je croyais entrevoir était si étrange, cela
formait un tel contraste avec l’aspect noble de ce malheur, que ma voix
tremblait presque lorsque je l’interrogeai.
— Vous
attendiez Cipriano Vera, n’est-ce pas ?
Elle
répondit par un signe de tête, sans lever les yeux.
— Elena, je
voudrais vous convaincre que mes paroles naissent d’un intérêt sincère pour
votre situation. Cet homme possède un objet de grande valeur à vos yeux.
Comment l’a-t-il obtenu ? J’ai compris qu’il est un de vos amis proches… Pourquoi
avez-vous besoin de recourir à la presse pour le récupérer ?
Elle me
répondit, sans changer d’attitude :
— Cipriano
a pris cet objet ici, la nuit du crime…
J’eus un
léger frisson, et, n’osant presque pas formuler ma pensée :
— Alors…
a-t-il été complice ?
Elle se
leva brusquement, joignit les mains et, levant les yeux pour la première fois,
me regarda droit dans les yeux et s’écria d’une voix vibrante :
— Cipriano
! Avez-vous cru qu’il était un assassin ?…
Elle
s’interrompit ; et comme, sans lui répondre, je continuais à la fixer, elle
comprit sans doute la question délicate que je taisais ; alors elle baissa à
nouveau les yeux, tandis qu’une lueur rose montait à ses joues pâles, et
murmura d’un ton résigné :
— Eh bien,
oui ; la réalité est moins atroce que votre soupçon. Cipriano était dans ma
chambre, cette nuit-là, à cette heure terrible… Je vais vous avouer toute la
vérité. Peut-être qu’en rougissant devant vous, je parviendrai à éviter la
honte publique…
V
C’était une
histoire vieille comme le monde, une idylle naissante qui se termine en drame
poignant, à l'image du grand poème humain de notre siècle. Un jour, il la vit
sortir d'une église et la suivit. Leurs regards se croisèrent, puis leurs mains
tremblantes s'effleurèrent après les premières salutations, les premiers mots
insignifiants et d’une gaieté feinte, balbutiés par des cœurs affolés et des
lèvres sèches… Bref, comme cela arrive toujours, ils s’aimèrent avant de se
connaître, et lorsqu’ils se connurent, il leur sembla qu’ils étaient nés pour
s’aimer éternellement.
Cipriano
vivait avec une mère pauvre qu'il faisait vivre grâce à son travail : il
était employé et avait vingt-six ans. Elle, orpheline, élevée sans ces baisers
maternels qui font fluerir des roses sur les joues des enfants, comme du lierre
sur un mur exposé au sud qui ne connaît jamais le soleil, se laissa se laissa
entraîner sur cette pente envoûtante. Elle voulait se confier à ses parents
adoptifs sur la grande aventure qui allait bientôt commencer dans sa vie ;
mais eux, égoïstes et la désirant pour eux seuls, étouffèrent dans l’œuf le
moindre espoir de confession. Et alors, inévitablement, le poème virginal sous
la lumière du ciel fit place à l’enchevêtrement, chaque jour plus dissimulé,
des rendez-vous clandestins, sur la place déserte, près de la grille du jardin,
et enfin, après la mort du père, dans la chambre de la jeune fille… Lorsque
toutes les lumières de la maison s’éteignaient, Cipriano entrait comme un
voleur par le jardin obscur, car la vieille dame ne confiait pas la clé de la
porte, même pas à sa pupille ; et une nuit, l’amant furtif avait entendu
siffler à quelques pouces de sa tête la balle d’un revolver. C’était lui, le
voleur présumé, sur lequel la veuve avait tiré.
La nuit du
drame, Cipriano entra comme à son habitude en escaladant la grille donnant sur
la rue, puis se dirigea vers la chambre d’Elena, en contournant la maison et en
pénétrant à l’intérieur par la fenêtre ouverte.
Pour la
centième fois, les protestations et les serments d’un amour sincère se
répétaient à voix basse. Cipriano avait déjà obtenu le consentement de sa mère,
et n’attendait plus qu’une promotion annoncée et méritée dans sa carrière
administrative pour concrétiser enfin son engagement sincère. Elena parlerait
clairement et honnêtement à sa mère adoptive : et si celle-ci refusait son
consentement… eh bien : après tout, Elena avait vingt ans !…
L’horloge
de la salle à manger venait de sonner deux heures ; soudain, Elena sursauta ;
posant sa main sur la bouche de Cipriano, elle tendit l’oreille vers la pièce
voisine : il lui semblait qu’un bruit inhabituel s’était fait entendre dans le
vestibule. Elle resta ainsi un instant, la bouche ouverte et les yeux
écarquillés, sans percevoir d’autre bruit que celui du vent dans le feuillage.
Le jeune homme, souriant et confiant, la rassurait en l’enlaçant dans ses bras,
et ils reprenaient leur tendre conversation, lorsque le cri strident de la
victime blessée retentit de façon effrayante dans le silence nocturne. Elena se
précipita à l’intérieur, sans se soucier du danger, tandis que Cipriano,
sautant par la fenêtre, revolver à la main, contournait la maison pour y entrer
par l’avant, attiré par le cri d’aide provenant de la rue. En gravissant la
galerie, il heurta un homme qui s’enfuyait, et au moment de la collision, il
ressentit une douleur aiguë à l’épaule gauche ; il tira à bout portant et
l’homme s’effondra. Un objet métallique roula aux pieds de Cipriano qui,
instinctivement, le ramassa.
Alors qu’il
glissait l’objet dans sa poche, sa main lui parut humide, comme mouillée d'eau
tiède. Il comprit alors que le drame était terminé et que le plus grand danger
pour Elena venait de sa présence. Il s’enfuit, couvert de sang, s’efforçant de
comprimer le sang qui jaillissait de sa blessure. Heureusement, l’air froid de
la nuit contribua à l’ stopper et il put attraper une calèche vide qui le déposa
chez lui, presque évanoui…
Tous ces
détails ne furent connus qu’après coup. Quant à Hélène, seule avec sa mère
mourante, elle eut l’énergie atroce de remettre en ordre le lieu de la
catastrophe, de refermer sa fenêtre et d’imaginer à l’avance l’explication qui
pourrait sauver ne serait-ce que son honneur et celui de son complice innocent…
VI
J’écoutai
avec une profonde émotion le récit d’Elena. Je ne pouvais plus douter de sa
vérité : son explication était aussi pure que ses larmes, convaincante et
limpide comme la lumière du soleil. Après avoir fini, elle resta pensive. Un
long silence s’installa, et c’est seulement alors que nous avons remarqué le
vent qui se levait et le violent grondement du tonnerre qui annonçait l'orage.
Une
dernière réflexion me vint à l’esprit, et je lui posai à nouveau cette question
:
— Je vois
et je comprends tout ; mais on n’a trouvé aucune valeur dans les poches du
meurtrier ; à part le médaillon, il n’a pas eu le temps de voler quoi que ce
soit, où se trouve donc la fortune de Madame ?
C’était
comme si ma voix l’avait tirée d’une lourde torpeur ; et elle me répondit après
une brève pause :
— Ma mère,
cédant à sa manie, avait sans doute caché son argent quelque part dans cette
maison. J’ignore où ; mais je crois, j’en suis sûre, que le cadenas en or nous
le révélera. Je sais désormais que Cipriano l’a en sa possession. Combien j’ai
souffert ces derniers mois, sans pouvoir m’expliquer son long silence, son
abandon apparent ! Une lettre de sa part, que j’ai reçue hier, m’a révélé la
vérité. Sa blessure avait pris un aspect alarmant : pendant plusieurs jours, le
médecin a cru que le poignard de l’assassin avait transpercé son poumon.
Lorsque la blessure a commencé à cicatriser au bout de quelques semaines, il ne
connaissait que vaguement les résultats de l’enquête criminelle. Il ne pouvait
confier ses angoisses à des étrangers. Il craignait pour moi, se méfiait de sa
mère qui, face au scandale de l’affaire, m’aurait rejetée à jamais. De plus, il
jugeait lui-même son mal incurable. Au début du printemps, il a vomi du sang ;
et lorsqu’il a été emmené à Mendoza sur ordre du médecin, il était persuadé
qu’il allait y mourir. Et alors, à quoi bon infliger à la femme qu’il aimait et
qui avait tant souffert pour lui cette douleur suprême ?… Finalement, rétabli
et se préparant à rentrer, il avait lu dans un journal l’annonce d’Elena, et il
lui avait écrit pour tout lui expliquer et lui donner rendez-vous ce soir-là
même pour leur première rencontre après cette longue épreuve…
À ce
moment-là, on entendit frapper violemment à la porte d’entrée. Nous nous
levâmes en même temps : Elena me prit la main en murmurant : « C’est Cipriano !
» Et son regard suppliant m’adressait une question muette :
— Ouvrez-lui,
Elena, répondis-je doucement : nous sommes arrivés au bout.
Elle sortit
et revint quelques instants plus tard, précédant un jeune homme à l’allure
énergique et séduisante. Bien qu’encore pâle et mince, son regard brillant
trahissait le triomphe définitif de la jeunesse. Il me salua, écouta quelques
mots d’explication de la bouche d’Elena, puis, lui prenant tendrement la main,
il lui dit avec un sourire :
— Bonne
nouvelle, Elena : je t’apporte non seulement le fameux cadenas, mais aussi le
secret qu’il renferme.
Il sortit
de sa poche un médaillon en or et le lui tendit. C’était un petit cadenas rond
et lisse, en or bruni, sans autre ornement qu’une rosette de diamants en son centre.
L’objet valait environ cinquante duros,
et je trouvais incompréhensible la grande importance qu’ils lui accordaient
tous les deux. Cipriano le reprit alors dans sa main, appuya trois fois avec
force sur la tête centrale et le cadenas s’ouvrit comme un reliquaire. Nous
nous approchâmes de la lumière et lûmes ces mots gravés sur le couvercle
intérieur :
DERRIÈRE MA
COMMODE
E. L. E. N.
A.
La jeune
fille poussa un cri de joie.
— Je
connais désormais le secret de la serrure : ce sont les cinq lettres que je
n’arrivais pas à deviner !
Elle nous
conduisit rapidement vers la petite commode de la chambre ; nous la déplaçâmes
sans grande difficulté et la porte d’un coffre-fort, encastrée dans le mur,
apparut. Il avait été conçu d’une façon particulière, il n’avait pas de serrure
visible, mais cinq boutons en acier à large tête rotative, sur lesquels étaient
gravées les lettres de l’alphabet en relief.
Une semaine
auparavant, Elena, en rangeant les meubles avec la bonne, avait découvert cette
cachette singulière. Mais, se méfiant de toute intervention étrangère, elle
avait préféré suivre son instinct de femme, qui lui indiquait que le cadenas en
or était la clé de l’énigme.
En effet,
Cipriano plaça les lettres dans l’ordre indiqué, et dès le premier mouvement de
traction, la porte s’ouvrit. Une énorme mallette en cuir de Russie occupait la
seule étagère du coffre. Elle contenait quarante mille pesos fuertes en billets de banque.
Un mois
plus tard, Cipriano et Elena se marièrent et ce fut moi-même qui…
— Le
commandant vous ordonne de garder le silence…
C’était un marin attentionné qui interrompait
le narrateur, absorbé par la rédaction de sa conclusion. Le sympathique
dictateur de l’Orénoque, persuadé que le but premier des traversées est le
bien-être des commandants nerveux, faisait respecter religieusement cette
consigne inviolable.
Enrique M.
attendit en vain une protestation de son auditoire : dans leurs
fauteuils-hamacs, à la lueur de la lune qui déversait son argent liquide sur
les vagues immobiles, tous dormaient profondément.
Traduit de l’espagnol par Miguel Ángel Frontán
LA
PESQUISA
En 1897,
Paul Groussac publicaba, sin firmarlo, en la revista La Biblioteca, de la
Biblioteca Nacional dirigida por él mismo, este relato que constituye el primer
cuento policial de la literatura argentina, precedido de la siguiente nota:
El autor de este cuento o relato ha querido guardar
el anónimo — y tan sinceramente, que nosotros mismos ignoramos su nombre. La
persona respetable que nos comunicó el manuscrito nos lo dio como el estreno
literario de un joven argentino. Deseaba conocer nuestra opinión: la expresamos
con publicar su ensayo, a pesar de revelar cierta inexperiencia y no
corresponder del todo al principio la conclusión. No dudamos que *** reincida
en la tentativa y que, con ocasión de otro trabajo, nos permita publicar su
noticia biográfica.
Después de
la comida y, si la tarde era bella, de cuatro vueltas dadas sobre cubierta de
popa a proa, deteniéndonos a ratos para encender un cigarro a la mecha del palo
mayor o para buscar en vano el fantástico rayo verde del sol poniente, solíamos
sentarnos en un solo grupo argentino para escuchar cuentos e historias más o
menos auténticas. Una noche, como alguien refiriese no sé qué hazaña de la
policía francesa, el conocido porteño, Enrique M..., que había sido años
anteriores comisario de sección en Buenos Aires y demostraba extraordinaria
afición a sentar paradojas en equilibrio inestable, como pirámides sobre la
punta, formuló esta tesis: que en la mayor parte de las pesquisas judiciales la
casualidad es la que pone en la pista, basta un buen olfato para seguirla hasta
dar con la presa. Y a raíz de sostener acaloradamente su aventurada opinión,
que algunos combatían, nos devanó el siguiente cuento al caso, a modo de
argumento irrefutable.
I
Entre mis
amados oyentes no habrá quien no recuerde el suceso trágico de la Recoleta, que
durante un mes tuvo aterrado al barrio del norte de Buenos Aires. En una
casa-quinta aislada, donde vivía una señora anciana con una joven de veinte
años, entre hija adoptiva y dama de compañía, un crimen horrible fue perpetrado
durante una de las largas noches del invierno de 188...
Aunque
dicho barrio, entonces menos poblado que hoy, no dependiera de mi sección, tuve
que intervenir en el asunto por ausencia del comisario a quien correspondía.
Avisado a las cinco de la mañana por un vigilante, acudí al lugar del suceso.
Desde la puerta de calle, que daba sobre el jardincito que rodea la habitación,
gotas de sangre salpicaban el suelo; un cadáver de hombre mal trazado —de la
sumaria resultó italiano— estaba tendido en las gradas del vestíbulo; otro
cadáver, el de la dueña de casa —destrozados los vestidos y desgreñada la
blanca cabellera, con una espantosa herida en el cuello, un tajo brutal de
cuchillo que cortara la traquear tena—, yacía en un dormitorio, apoyado el
tronco contra el pie de la cama, en un charco de sangre. Un revólver de calibre
mediano estaba tirado en la alfombra.
La joven,
que declaró llamarse Elena C. y permanecía anonadada en un sillón del cuarto
vecino, fue invitada a suministrar los primeros datos a la policía; después de
manifestar su consentimiento con un ligero ademán, se dio principio al
interrogatorio.
Era una
encantadora muchacha de aspecto extranjero, con ojos claros y la suelta
cabellera rubia como un trigal; alta y robusta, vestía de negro con una
sencillez elegante que hacía contraste con el desorden de la catástrofe. Se
expresaba con pausa y precisión, sin buscar sus frases ni rectificar sus
palabras, aunque por momentos la brusca emoción de un incidente recordado
interrumpía con un sollozo la empezada narración. Por ella supimos lo
siguiente, que fue completamente confirmado por la instrucción de la causa.
La señora
de C., viuda de un comerciante español, después de liquidar la sucesión había
colocado en diferentes bancos el importe de su modesta fortuna, para retirarse
a aquella casita-quinta de su propiedad. Elena, huérfana recogida por este
matrimonio sin hijos, se había criado allí mismo y no conocía más familia.
La víctima
tenía unos sesenta años. Durante la vida del marido había demostrado una
inteligencia y una energía poco comunes, ayudándole en sus operaciones
comerciales. Pero, desde los primeros meses de su viudez, su espíritu decayó
notablemente, hasta caer en una especie de manía singular: una desconfianza
general respecto de la estabilidad de las casas bancarias más acreditadas, y un
terror creciente por la miseria que, según ella, la esperaba.
Se comprobó
que los diferentes depósitos hechos a su nombre en tres grandes bancos de
Buenos Aires, alcanzaban a la suma de cuarenta y cinco mil pesos oro. Pero,
poco a poco había ido retirando todas las cantidades depositadas, ignorándose
el destino que le diera... Elena suponía que la señora de C. guardaba sus
valores en una gran cartera con cerradura que había visto una o dos veces en
sus manos, y que creía encerrara en un macizo y enorme baúl que se veía tras de
la cama, abierto ahora, y, sin duda, fracturado por los asesinos. Estaba vacío.
Las dos
mujeres vivían con estricta economía, sin más servicio que una cocinera que se
retiraba después de servir la comida. La señora de C. no tenía ya renta alguna:
para los gastos de la casa, salía ella misma a cambiar mensualmente un billete
de cien pesos fuertes, cuyo valor se distribuía en los treinta días del mes con
un rigor matemático.
Tiempo
hacía, declaró Elena, que este método de vida claustral, en un barrio aislado y
distante, se había vuelto insoportable para ella, al par que la soledad
inspirábale serios temores. El rumor de las grandes sumas que poseía en cartera
su bienhechora, había cundido por el vecindario; y ya una noche la señora de C.
—que guardaba siempre un revólver armado en su velador y lo manejaba con una
destreza varonil— había hecho fuego sobre un presunto ladrón a quien sorprendió
escalando la reja del jardín. Después de este suceso, que ocurrió seis meses
antes y alarmó a Elena, ésta insistió con tanta energía para mudar de casa que
la señora parecía dispuesta a ceder y prometía siempre trasladarse en breve a
otro barrio más central.
Tal fue, en
compendio, la relación de la interesante Elena, que fue confirmada por la
cocinera. En cuanto al drama presente, la muchacha lo explicaba del siguiente
modo, y las indagaciones ulteriores parecieron corroborarlo en todas sus
partes. Con todo, debo decir que uno o dos puntos obscuros no dejaron de
despertar en mí una vaga desconfianza, teniendo alerta mi instinto olfateador
de sabueso policial. Pero aquello fue muy pasajero, y luego todas mis sospechas
se desvanecieron —o adormecieron.
La víspera,
a las diez de la noche, después de los rezos en común, según la invariable
costumbre, Elena dejó a la señora de C. en su dormitorio, y ganó el suyo que no
era contiguo sino separado por el comedor, y con ventana a los fondos de la
casa.
Elena no
estaba acostada aún, habiéndose quedado entretenida hasta muy tarde con la
lectura de una novela. Había comenzado a desnudarse, cuando un grito de mujer,
prolongado y desgarrador —un clamor que no tenía nada de humano y parecía el
aullido de una fiera en agonía—, rasgó
el lúgubre silencio de la noche... «Di un salto, herida por un choque
eléctrico, mas quedé al pronto inmóvil, como petrificada por el terror. Me era
imposible dar un paso adelante, aunque hacía para ello el más intenso esfuerzo
de voluntad... Aquello duró unos segundos... Retumbó entonces una detonación;
—percibí otro grito ahogado... un tropel de gente que lucha; el sordo desplome
de un cuerpo en el suelo, y, en seguida, un lamento lastimero que fue
apagándose por grados, concluyéndose en arrastrado estertor. Al fin, pude
sacudir la capa de hielo que me paralizaba... Corrí al dormitorio, cuya puerta
estaba abierta, así como la ventana que daba a la galería exterior... Mi madre,
tendida al pie de la cama, en las últimas convulsiones de la agonía, no pudo
sino reconocerme en una larga mirada, desesperada, extraviada, que la muerte
empañó rápidamente».
Algunos
vecinos acudieron, encontrando en el vestíbulo el cadáver del presunto asesino;
un médico, llamado a escape, no pudo sino hacer constar la doble muerte,
producida por bala de revólver la del hombre, por arma cortante la de la mujer.
Entretanto, con el relato de Elena y el minucioso examen del escenario, yo
procuraba reconstruir la tragedia reciente. Los asesinos —pues eran dos, según
lo demostraban las pisadas en el jardín, todavía discernibles a pesar de las
idas y venidas de los vecinos— habían quedado acechando la hora propicia en un
ángulo obscuro de la casa. Entre las dos y las tres de la mañana, uno de ellos
había penetrado en las habitaciones con ganzúa, mientras el otro permanecía en
observación. La víctima, que dormía siempre con una lamparilla encendida y su
revólver bajo la almohada, se había despertado sobresaltada al sentir la garra
feroz que le tapaba la boca, y, en el instante mismo en que el acero le abría
la garganta, ella hacía fuego sobre su matador, a quema ropa... En este punto
de mi escena mental, mi mirada cayó en el revólver de la alfombra; lo tomé y
examiné: era un arma suiza común, de calibre 9. Tuve un sacudimiento de
sorpresa: ¡el revólver estaba cargado con sus seis cartuchos intactos!
¡Patatrás! Era el ruido de mi laboriosa hipótesis que se venía al suelo...
La señora
de C. no había disparado el tiro cuya bala mató al desconocido (ya no me
atrevía a calificar el cadáver que yacía a pocos pasos): ello aparecía claro
como la luz; pero ahora el obscuro problema se planteaba más extraño y
enigmático que antes. La realidad estaba allí: el cadáver de una mujer
asesinada en su cuarto, otro cadáver de un extraño, cuyo aspecto sórdido
revelaba claramente sus intenciones al penetrar en lugar habitado —y, como
único lazo entre los dos actos violentos, el espectáculo de los muebles
abiertos y las puertas forzadas. No era dudoso que el asesino, después del
crimen, había robado o pretendido robar a mansalva; habíase luego escapado por
la ventana; pero, ¿quién le había detenido en su fuga, quién había muerto al
matador? Era inverosímil y casi inadmisible la hipótesis de una riña
instantánea entre los dos cómplices, rematando en un balazo mortal. Así no
proceden los criminales de oficio... Perdido en conjeturas que mi experiencia
desechaba apenas formadas, recorría los cuartos y galerías, bajaba al jardín y
volvía a subir, sin poder dar con la solución probable del problema ni
abandonar su enervante prosecución. —Mientras vagaba así alrededor de la casa,
un detalle extraño despertó nuevamente mi sorpresa: el rastro de un hombre
llegaba hasta la ventana del cuarto de Elena, y hasta parecía que hubiera
saltado de su borde al jardín. La huérfana confesó que en cierto momento había
oído un ruido ligero, pero, como estaban cerrados los postigos, no pudo ver
nada y no se atrevió a abrir.
La
explicación me pareció satisfactoria. Por otra parte, ¿quién podía abrigar
sospecha y pensar un instante en establecer correlación alguna entre el
abominable crimen y esta fresca muchacha que sollozaba al recordar a su madre
adoptiva, revelaba todos los detalles de su pasado y desarrollaba ante nosotros
con imperturbable tranquilidad la trama gris de su monótona existencia?
El asesino
había saqueado el cuarto. El ropero, la cómoda, el baúl habían sido
fracturados: vestidos, ropa blanca y cien objetos menudos yacían en desorden
por la alfombra. Sin embargo, en un pequeño cajón de doble fondo de la cómoda,
se encontró un testamento ológrafo que instituía a Elena heredera universal.
Una sola cláusula descubría el espíritu algo extraviado de la víctima: «Y
recomiendo a mi amada Elena que no se separe nunca del medallón en forma de
candado de oro que llevo en el cuello: allí está mi verdadera fortuna, si ella
la sabe encontrar».
Ese
medallón no fue hallado, por más que Elena demostrara vivísimo interés por él.
Sin duda lo había arrancado el asesino con violencia, pues se notaba en el
cuello de la muerta una línea lívida con una ligera escoriación. Tampoco se
encontraron valores: el robo, evidentemente, era el único móvil del crimen.
La
instrucción no dio más resultados. El matador y probable cómplice del asesino
pudo escapar a todas las pesquisas. Pocas semanas después tuve que ausentarme
por un par de meses, y a mi vuelta nadie hablaba ya de la sangrienta tragedia,
que para todos quedó como un crimen vulgar, perfectamente explicable, si bien
para mí era un problema tenebroso cuya solución no había sido descifrada
todavía ni al parecer lo sería jamás. Supe vagamente que Elena había anunciado
la venta de la casita, pero que mientras tanto vivía en ella con una sirvienta
extranjera.
Los
múltiples asuntos de mi cargo se sobrepusieron poco a poco a la honda impresión
recibida aquella noche, y esta se hallaba casi del todo borrada en mí, cuando
resurgió una mañana al leer en un diario el siguiente aviso:
Se ha perdido un candadito de oro labrado, para
medallón; representa escaso valor y sólo lo tiene para su dueño por ser un
recuerdo de familia. Se pagará mil pesos fuertes a la persona que pueda
devolverlo. Dirigirse a Concepción Lisagaray. Poste restante.
Lo insólito
del aviso, a pesar de su forma trivial, llamó mi atención. No conocía, por
supuesto, el nombre indicado. Pero la suma ofrecida por esa prenda era tan superior
a su valor probable, que tuve el instinto de hallarme en la pista de algún
misterio. Estuve perplejo y caviloso durante todo ese día, cuando, de repente,
un rayo de luz cruzó por mi cerebro: ¡El candado de oro! ¡El crimen de la
Recoleta!
II
No puedo
decir que formé mi plan, pues muy evidente está que necesitaba dirigirme a
tientas, o, mejor dicho, dejarme llevar por los acontecimientos; pero desde ese
momento tuve la vaga intuición de estar en la pista de una solución
extraordinaria, inesperada, del suceso antes referido. Confieso que al interés
profesional se agregaba ahora un vehemente deseo, hecho de curiosidad
desinteresada, por descubrir la verdad a toda costa, para mí solo, y sin poner
en juego los resortes oficiales. Felizmente, mi amistad personal con un alto
empleado del Correo me permitía practicar ciertas averiguaciones sin que
interviniera directamente el departamento central de policía, cuyo auxilio
reservaba para un caso supremo.
No tenía
sino dos jalones, pero bastaban para fijar la dirección que había de llevar:
debía desde luego establecer que el aviso del diario había sido publicado por
Elena C., bajo el nombre de alguna persona muy allegada; en seguida, descubrir
al poseedor de la prenda perdida, si llegaba a presentarse. Era cosa evidente
que Elena no creía en un hallazgo fortuito: para ella, como para mí, el actual
poseedor del relicario era el ladrón, o más probablemente un encubridor y
cómplice. De todos modos, ahí estaba el nudo de la cuestión. El detalle que más
enardecía mi curiosidad era la suma enorme ofrecida por esa prenda. Y entonces
la extraña cláusula del testamento de la anciana señora me volvió a la memoria:
allí está mi verdadera fortuna, si la
sabe encontrar.
Entre mis
agentes, había un belga, antiguo empleado de la Prefectura de Bruselas,
discretísimo y atrevido, —un sabueso capaz de rastrear en el agua. Le di el
encargo de averiguar sigilosamente el método de vida de Elena, procurando
descubrir si entre sus amigas había alguna llamada Concepción Lisagaray. El resultado
fue mucho más rápido de lo que era dado esperar.
Al día
siguiente —recuerdo que era el 24 de diciembre, víspera de Navidad— se presentó
temprano a mi despacho mi fiel agente Hymans, y allí, con su flema habitual y
admirable economía de palabras, me dijo sencillamente, después de saludarme:
— Elena C.
tiene una sirvienta vasca, llamada Concepción Lisagaray; viven solas, sin
visitas. Hace dos meses que Elena está en posesión de su herencia, y desde
entonces ha dejado de visitarla su apoderado, el único hombre que pisaba la
casa. ¿Qué manda ahora el señor Comisario?
Conocía a
mi hombre: no malgasté el tiempo en felicitaciones. Le ofrecí una taza de café,
que rehusó, y un cigarro habano, que aceptó.
—Ahora,
díjele, se trata de no perderle pisada a la tal Concepción o a la misma Elena
si saliera. Y cuando una de las dos se dirija al correo o algún buzón,
probablemente al de Cinco Esquinas, me avisa Ud. a escape. Gastos
discrecionales.
Se retiró y
fui al correo: tenía, como dije, relación con el jefe de la sección Poste
Restante y no hubo necesidad de recabar autorización superior.
—¿Recuerda
Ud. haber entregado en estos días alguna carta dirigida a Concepción Lisagaray?
El empleado
no vaciló: la víspera, una mujer, joven aún, vestida como sirvienta y de aspecto
extranjero, había retirado una carta, exhibiendo un pasaporte español a su
mismo nombre. Tuve un brusco ademán de contrariedad, pero me contuve y agregué:
—Comprenda
Ud. de qué se trata... La policía sigue una pista: necesito que si el caso se
renueva dé Ud. algún pretexto para retener la carta demorando a la interesada y
dándome aviso inmediatamente. Le encargo la discreción.
Me retiré a
mi casa, lentamente, absorto en mis reflexiones. Indudablemente había perdido
la oportunidad de dar un paso definitivo. Elena había recibido contestación.
¿Quién me respondía de que esa contestación no pusiera punto final a las
negociaciones? A estar yo presente,
hubiera seguido a la sirvienta, y, de grado o por fuerza, habría sabido el
nombre del corresponsal... Pero no abandonaba la partida; al cabo el famoso
candado no iba en la carta, y si se indicaba alguna cita para la devolución, lo
sabría por mi agente Hymans.
Me senté a
comer, esforzándome para conservar mi calma entera y no excitar mis nervios con
inútiles cavilaciones. Pero el Candado de oro, como una fórmula de
hechizamiento, zumbaba en mis oídos, relumbraba en la pared, me perseguía, me
acosaba sin cesar, a manera de esas obsesiones enfermizas de la alucinación.
Eran las
ocho y ya me levantaba para salir, cuando Hymans se presentó, deteniéndose en
la puerta para esperar mis preguntas. Primero interrogué su fisionomía: estaba
fría, impenetrable como siempre.
—¿Nada?
grité con ansiedad... Dio un paso hacia adelante:
—¡Hay algo!
No pude
contener un grito que, lo confieso, daba una pobre idea de mis aptitudes
profesionales, en cuanto a dominio propio e impasibilidad.
—Señor,
hace una hora que la tal Concepción fue a dejar una carta en el buzón de Cinco
Esquinas. Luego...
—Pero,
¿cómo no ha procurado Ud. averiguar el nombre, la dirección? ¡Ah!, ¡ira de
Dios!...
Ya me
lanzaba a las recriminaciones, furioso y ciego como el jabalí por entre el
monte. Hymans me detuvo con un ademán y pronunció estas palabras con su calma
acostumbrada:
—La carta
llevaba esta dirección: Señor don Cipriano Vera, calle de la Victoria, número
158...
¡Ah!,
¡sangre meridional!, me abalancé sobre Hymans, lo abracé, lo arrojé sobre un
sofá y tutéandolo por primera vez, le grité con una carcajada: ¡Bien, hijo mío:
cuéntamelo todo!
El relato
era corto, sobre todo en boca de aquel diablo de flamenco que hubiera
despachado en tres minutos la historia del sitio de Troya.
En
substancia supe lo siguiente: hacía dos días que el muy bellaco enamoraba a la
sirvienta, prodigándole finos requiebros, acompañamientos al mercado, regalos
de confites y otros galanteos de alto estilo. Omito muchos detalles sabrosos y
pruebas de su maquiavelismo un tanto primitivo. Lo cierto es que no había
tenido mucha dificultad para conseguir su propósito —me refiero al dato buscado.
Aquella misma tarde, al saber que Concepción llevaba una carta, se empeñó en
ahorrarle el trabajo de echarla al buzón, haciéndolo él mismo con exquisita
galantería; así pudo leer rápidamente la dirección y grabarla en su memoria
infalible.
Concluido el
interrogatorio y apuntadas las señas que me dictó, cargué cuidadosamente mi
revólver de bolsillo, y saliendo con Hymans hasta la puerta de la calle, le
despedí con estas palabras:
—Yo voy
allá, al Once de Septiembre: siga Ud. en acecho y deme aviso en la Comisaría si
algo ocurre; esperaré hasta las dos... Pero, amigo ¡cuidado con el fuego!, no
vaya a salir cierto el cuento...
—¡No hay
peligro, señor!
III
Me dirigía
resueltamente al Once de Septiembre, o sea al número 158... de la calle
Victoria, que era el de la casa indicada. Así lo había combinado y deliberado
de antemano. Llegado que hube a la plaza Lorea, tomé un coche con esa
intención. Repentinamente, en el momento de dar las señas al cochero, grité:
¡calle Larga de la Recoleta!
Yo creo
firmemente que hay en nuestro ser mental una especie de segundo yo instintivo y
vergonzante, que habitualmente cede el lugar al primero, — al yo inteligente y
responsable que procede por lógica y razón demostrativa. Pero en ciertos
instantes, raros para nosotros, gente vulgar, y frecuentes para el hombre de
genio, el antiguo instinto desheredado, esa como conscientia spuria, que diría
Schopenhauer, se lanza a la cabeza del batallón de las facultades y manda
imperiosamente la maniobra.
Así pensaba
yo, mientras el coche me arrastraba hacia el norte de la ciudad. Eran las nueve
de la noche, y hasta en los barrios más apartados notábase cierto bullicio e
inusitada algazara: recordé que era Noche Buena. Repito que no hubiera podido
analizar el móvil exacto de mi cambio de resolución; pero iba ahora
instintivamente a casa de Elena, persuadido, convencido de que allí se iba a
decidir la cuestión aquella misma noche.
Despedí el
coche en Cinco Esquinas, y continué mi camino a pie. Era una pesada noche de
verano; soplaba una virazón de tormenta que amontonaba ya los nubarrones por el
sudeste. Estaba llegando yo a la casa-quinta de Elena, cuando un bulto negro se
desprendió de la pared y vino hacia mí. Era Hymans. Nada había ocurrido, pero
sabía que Concepción tenía licencia para asistir a la «misa del gallo».
Comprendí al punto que Elena necesitaba estar sola esa noche. Di mis
instrucciones a Hymans, para que en caso de acompañar a la sirvienta se hiciera
substituir allí por otro agente de confianza, y llamé a la puerta.
El jardín estaba
en tinieblas, y una sola luz se vislumbraba por la bajadas celosías de una
habitación. Pasaron algunos segundos, percibí un movimiento seco en la ventana,
como si alguien inclinara la celosía para mirar. Volví a llamar con más fuerza,
oí un ruido de pasos sordos en la arena, con un frú-frú de vestido, y una voz
de mujer, a dos pasos de la reja, preguntó con acento vasco: ¿Quién ha llamado?
— Cipriano Vera, contesté en voz baja.
La puerta
se abrió, y entré sin agregar una palabra.
IV
Noté que la
sirvienta se quedaba fuera, después devolver a cerrar la puerta, como si
empezara su licencia con haber introducido a un visitante esperado en la casa.
Al igual del jardín, el pequeño vestíbulo, precedido de unas gradas, estaba en
completa obscuridad.
En la ventana
de la salita de recibo vagamente alumbrada, se divisaba la silueta negra de una
mujer, espiando sin duda mi entrada. Di resueltamente unos veinte pasos por la
calle enarenada, y subí la gradería del vestíbulo; entonces, en el marco de luz
de la puerta entreabierta, Elena apareció murmurando con una voz que me pareció
trémula de emoción:
—¿Ya estás
aquí, Cipriano? no te esperaba aún...
Y se
adelantó vivamente hacia mí con los brazos abiertos... De repente arrojó un
grito de sorpresa y pavor, y dio un paso atrás, en tanto que yo mismo, no menos
sorprendido por lo inesperado de la situación, balbuceaba algunas palabras de
saludo y confusa disculpa.
Reconociome
al punto, y, con un suspiro de tristeza, entró en la salita donde la seguí. Me
senté en una silla muy cerca de ella, de manera que, al ocupar el sofá, Elena
recibiese de frente la luz de una lámpara puesta en la mesa central. Pareciome
enflaquecida y algo marchita; vestía de luto con severa sencillez, y la larga
trenza de oro que yo conocía oscilaba en su espalda con cada movimiento suyo.
Quedó un rato silenciosa y con los ojos bajos; yo podía contemplar sin
sonrojarla la gracia esbelta de su persona que despedía como un perfume de
distinción.
Al fin
hablé, buscando los términos menos hirientes para sus oídos de mujer joven y
huérfana. Su exclamación reciente acababa de levantar para mí una punta del
velo misterioso; pero era tan extraño lo que creía entrever, tal contraste
formaba con el aspecto noble de esta desgracia, que mi voz casi temblaba al interrogarla.
—Usted
esperaba a Cipriano Vera ¿no es verdad?
Me contestó
con la cabeza y sin alzar la mirada.
—Elena,
quisiera persuadirla de que mis palabras nacen de un interés sincero por su
situación. —Ese hombre posee una prenda de gran valor para usted. ¿Cómo la
tiene? He comprendido que es muy amigo suyo... ¿Por qué necesita usted valerse
de la publicidad para recuperarla?
Me
contestó, sin que variara su actitud:
—Cipriano
tomó la prenda aquí, en la noche del crimen...
Tuve un
ligero estremecimiento, y casi sin atreverme a formular mi pensamiento:
—Entonces...
¿ha sido cómplice?
Levantose
bruscamente, juntó las manos y alzando los ojos por vez primera, me miró de
frente y exclamó con acento vibrante :
—¡Cipriano!
¿Ha creído usted que él era un asesino?...
Se detuvo;
y como sin contestarle seguía mirándola fijamente, comprendió, sin duda, la
pregunta delicada que yo callaba; entonces bajó nuevamente los ojos, al tiempo
que un tinte rosado subía a sus mejillas pálidas, y murmuró con acento
resignado:
—Y bien,
sí; la realidad es menos atroz que su sospecha. Cipriano estaba en mi cuarto,
esa noche, en esa hora terrible... Voy a confesarle toda la verdad. Tal vez con
sonrojarme ante usted, logre evitar la pública vergüenza...
V
Era la
vieja historia, el fresco idilio que remata en drama lastimero, como en el gran
poema humano de nuestro siglo. Un día él la vio salir de una iglesia y la
siguió. Se cruzaron las miradas, luego se rozaron las manos trémulas después de
los primeros saludos, de las primeras palabras triviales y fingidamente
alegres, balbuceadas con todo el corazón estremecido y los labios secos... En
fin, como siempre sucede, se amaron antes de conocerse, y cuando se conocieron
parecioles que habían nacido para amarse eternamente.
Cipriano
vivía con una madre pobre a quien sostenía con su trabajo: era empleado y tenía
veintiséis años. Ella, huérfana, y criada sin esos besos maternos que siembran
rosas en las mejillas infantiles, crecida como yedra en pared que mira al sud y
no conoce al sol, dejose arrastrar por la pendiente fascinadora. Quiso confiar
a sus padres adoptivos la gran aventura que caía en su vida: pero éstos, que
eran egoístas y la querían para sí, helaron en sus labios el primer asomo de
confesión. Y entonces, fatalmente, sucedió al poema virginal bajo la luz del
cielo, el enredo cada día más encubierto de las citas clandestinas, en la plaza
desierta, en la reja del jardín, y últimamente, después de la muerte, del
padre, en el cuarto de la joven... Cuando todas las luces de la casa se apagaban,
Cipriano entraba como un ladrón por el jardín obscuro, pues la anciana señora
no confiaba ni a su pupila la llave de la puerta; y una noche el amante furtivo
había oído silbar a pocas pulgadas de su cabeza la bala de un revólver. Él era
el presunto ladrón a quien la viuda hiciera fuego.
La noche
del drama, Cipriano entró como siempre escalando la reja de la calle, y luego
dirigiose al cuarto de Elena, rodeando la casa y penetrando al interior por la
ventana abierta.
Por
centésima vez, se repetían en voz baja las protestas y juramentos de un amor
sincero. Cipriano ya tenía el consentimiento de su madre, y no esperaba sino un
anunciado y merecido ascenso en su carrera administrativa para realizar al fin
su compromiso leal. Elena hablaría clara y honradamente a su madre adoptiva: y
si ésta negaba su consentimiento... y bien : al cabo, ¡Elena tenía veinte
años!...
Acababan de
dar las dos en el reloj del comedor; de repente Elena tuvo un sobresalto;
poniendo su mano en la boca de Cipriano, prestó el oído hacia el cuarto vecino:
parecíale que un ruido insólito se había dejado sentir por el vestíbulo. Así
quedó un instante, con la boca abierta y los ojos dilatados, sin percibir otro
rumor que el viento en los follajes. El joven, risueño y confiado, la serenaba enlazándola
en sus brazos, y volvía a seguir el tierno diálogo, cuando el estridente clamor
de la víctima herida retumbó espantosamente en el silencio nocturno. Elena se
precipitó hacia dentro, sin reparar en el peligro, mientras Cipriano, saltando
por la ventana con revólver en mano, rodeaba la casa para entrar por el frente,
como llamado de la calle al grito de auxilio. Al trepar la galería tropezó con
un hombre que huía, y junto con el choque sintió un dolor agudo en el hombro
izquierdo; hizo fuego a quema ropa y el hombre cayó. Un objeto metálico rodó a
los pies de Cipriano que instintivamente lo recogió.
Al
colocarlo en su bolsillo, pareciole que su mano estaba mojada como por agua
tibia. Entonces comprendió que la tragedia había concluido, y que el mayor
peligro para Elena resultaba de su presencia en el sitio; huyó, cubierto de
sangre, procurando comprimir la que salía por la herida. Felizmente el frío de
la noche contribuyó a contenerla, y pudo tomar un coche que volvía vacío y lo
dejó en su casa, casi desmayado...
Todos estos
detalles no se supieron sino después. En cuanto a Elena, sola con su madre
expirante, tuvo la atroz energía de componer el lugar de la catástrofe, volver
a cerrar su ventana, y discurrir de antemano la explicación que pudiese salvar
siquiera su honra y la de su cómplice inocente...
VI
Escuché con
emoción profunda el relato de Elena. No podía ya dudar de la verdad: su
explicación era limpia como sus lágrimas, convincente y clara como la luz del
sol. Después de concluir había quedado pensativa. Hubo un gran silencio, y sólo
entonces reparamos en el viento que arreciaba y los truenos violentos que
anunciaban la próxima tempestad.
Una
reflexión postrera me asaltó, y dirigile nuevamente esta pregunta:
—Todo lo
veo y comprendo; pero no se ha encontrado valor alguno en los bolsillos del
asesino; fuera del medallón, no tuvo tiempo de robar nada, ¿dónde estará la
fortuna de la señora?
Parecía
como que mi voz la despertara de un pesado letargo; y me contestó después de
breve pausa:
—Mi madre,
cediendo a su manía, había ocultado sin duda su dinero en un punto de esta
casa. Ignoro donde; pero creo, estoy segura que el candado de oro nos lo
revelará. Ahora sé que Cipriano lo tiene. ¡Cuánto he padecido en estos meses
sin explicarme su prolongado silencio, su abandono aparente! Una carta de él,
que recibí ayer, me ha revelado la verdad. Su herida tomó un aspecto alarmante:
durante varios días, el médico creyó que el puñal del asesino había atravesado
el pulmón. Cuando la herida empezó a cicatrizarse después de algunas semanas,
no supo sino vagamente los resultados de la instrucción criminal. No podía
confiar a extraños sus ansiedades. Temía por mí, recelaba de su madre, quien,
ante el escándalo de la causa, me hubiera rechazado para siempre. Además, él
mismo juzgó incurable su mal. A principios de la primavera tuvo un vómito de
sangre; y cuando por orden del médico fue llevado a Mendoza, tuvo la persuasión
de que allí iba a morir. Y entonces, ¿para qué causar a la mujer que amaba y
que tanto había sufrido por él este dolor supremo?... Al fin, restablecido, y
preparándose para volver, había leído en un diario el aviso de Elena, y le
había escrito explicándoselo todo y fijándole para esta misma noche su primera
entrevista después del largo padecer...
En este
momento oyose llamar con fuerza a la puerta de calle. Nos levantamos a un
tiempo: Elena me tomó la mano murmurando: ¡es Cipriano! Y su mirada suplicante
me dirigía una muda interrogación:
—Ábrale,
Elena, contesté suavemente: llegamos al término.
Salió y
volvió pocos momentos después, precediendo a un joven de aspecto enérgico y
atrayente. Aunque pálido y delgado todavía, traía en su mirada brillante la
revelación del triunfo definitivo de la juventud. Me saludó, escuchó de boca de
Elena algunas palabras explicativas, y tomándola de la mano cariñosamente, le
dijo con una sonrisa:
—Albricias,
Elena: no sólo te traigo el famoso candado sino el secreto que encierra.
Sacó de su
bolsillo un medallón de oro y se lo entregó. Era un candadito redondo y liso,
de oro bruñido, sin más adorno que una roseta de brillantes en su centro. La
prenda valdría unos cincuenta duros, y me parecía incomprensible el alto
significado que ambos le daban. Entonces volvió Cipriano a tomarlo en su mano,
apoyó tres veces con fuerza en la cabeza central y el candado se abrió como un
relicario. Nos aproximamos a la luz, y leímos estas palabras grabadas en la
tapa interior:
TRAS DE MI
CÓMODA
E. L. E. N.
A.
La joven
dio un grito de alegría.
—¡Ya sé el
secreto de la cerradura: son las cinco letras que no podía adivinar!
Rápidamente
nos llevó a la pequeña cómoda del dormitorio, retirámosla sin gran trabajo y
apareció la puerta de una caja de hierro, incrustada en la pared. De
construcción especial, no tenía cerradura visible, sino cinco botones de acero
con ancha cabeza giratoria y las letras del alfabeto en contorno.
Hacía una
semana que Elena, arreglando lo muebles con la sirvienta, había descubierto el
singular escondrijo. Pero, desconfiando de toda intervención extraña, había
preferido seguir su instinto de mujer, que le señalaba el candado de oro como
la clave del enigma.
En efecto,
Cipriano colocó las letras en el orden indicado, y con el primer movimiento de
tracción, la puerta se abrió. Una enorme cartera de cuero de Rusia ocupaba el
único estante de la caja. Contenía cuarenta mil pesos fuertes en billetes de
banco.
Un mes
después Cipriano y Elena se casaron y fui yo mismo...
— Manda
decir el señor comandante que tengan ustedes la bondad de hacer silencio...
Era un
atento marinero que interrumpía al narrador engolfado en la preparación de su
final. El simpático dictador del Orenoque, persuadido de que el fin primordial
de las travesías es el bienestar de los comandantes nerviosos, hacía cumplir
religiosamente la inviolable consigna.
Enrique M. esperó vanamente una protesta de su auditorio: en sus sillones de hamaca, al resplandor de la luna que derramaba su plata líquida sobre las olas quietas, todos dormían profundamente.


