lunes, 8 de junio de 2026

Juan Donoso Cortés: Sobre la dictadura

SUR LA DICTATURE

Discours prononcé par M. Juan Donoso Cortés, marquis de Valdegamas, lors de la séance du 4 courant, au Congrès des députés.

 

Messieurs : le long discours prononcé hier par M. Cortina, auquel je vais répondre, et que je considère, d’un point de vue restreint, malgré son ampleur, n’était rien d’autre qu’un épilogue ; l’épilogue des erreurs du parti progressiste, qui ne sont elles-mêmes qu’un autre épilogue ; l’épilogue de toutes les erreurs inventées depuis trois siècles, et qui troublent aujourd’hui, à des degrés divers, toutes les sociétés humaines.

M. Cortina, au début de son discours, a déclaré avec la bonne foi qui le caractérise et qui met tant en valeur son talent, qu’il lui était parfois arrivé de se demander si ses principes n’étaient pas faux, si ses idées n’étaient pas désastreuses, en voyant qu’ils n’étaient jamais au pouvoir, mais toujours dans l’opposition. Je dirai à M. Cortina que s’il y réfléchit un tant soit peu, son doute se transformera en certitude. Ses idées ne sont pas au pouvoir, et elles sont dans l’opposition précisément parce que ce sont des idées d’opposition ; messieurs, ce sont des idées infructueuses, des idées stériles, des idées désastreuses, qu’il faut combattre jusqu’à ce qu’elles meurent, qu’il faut combattre jusqu’à ce qu’elles soient enterrées ici, dans leur cimetière naturel, sous ces voûtes, au pied de cette tribune.

M. Cortina, suivant les traditions du parti qu’il dirige et représente ; suivant, dis-je, les traditions de ce parti depuis la révolution de février, a prononcé un discours divisé en trois parties, que j’appellerai inévitables. Premièrement, un éloge du parti, fondé sur un exposé de ses mérites passés. Deuxièmement, l’énumération des griefs actuels du parti. Troisièmement, un programme, c’est-à-dire une énumération des mérites futurs. Messieurs de la majorité, je viens ici pour défendre vos principes, mais n’attendez pas de moi le moindre éloge : vous êtes les vainqueurs, et rien ne sied mieux au front du vainqueur qu’une couronne de modestie.

N’attendez pas de moi, messieurs, que je parle de vos griefs : vous n’avez pas de griefs personnels à venger, mais les griefs causés à la société et au trône par les traîtres à leur reine et à leur patrie. Je ne parlerai pas de votre énumération de mérites. À quoi cela servirait-il d’en parler ? Pour que la nation les connaisse ? La nation les connaît par cœur.

M. Cortina, messieurs, a divisé son discours en deux questions, qui se présentent bien sûr à la portée de tous les députés. Son Excellence a traité de la politique étrangère, de la politique intérieure du gouvernement, et a qualifié de politique étrangère importante pour l’Espagne la politique ou les événements survenus à Paris, à Londres et à Rome. J’aborderai également ces questions.

Son Excellence est ensuite passée à la politique intérieure, et la politique intérieure, telle que l’a traitée M. Cortina, se divise en deux parties : l’une, question de principes, et l’autre, question de faits ; l’une, question de système, et l’autre, question de conduite. À la question des faits, à la question de la conduite, le ministère a déjà répondu, lui qui était chargé de répondre, lui qui dispose des données nécessaires, par l’intermédiaire des ministres d’État et de l’Intérieur, qui ont rempli cette mission avec l’éloquence qui les caractérise. Il me reste, quant à moi, la question des principes, qui reste pratiquement intacte : c’est cette question que j’aborderai uniquement ; mais je l’aborderai, si le Congrès me le permet, sans détour.

Messieurs : quel est le principe de M. Cortina ? Le principe de Son Excellence, si l’on analyse bien son discours, est le suivant en matière de politique intérieure : la légalité, tout pour la légalité, tout pour la légalité, la légalité toujours, la légalité en toutes circonstances, la légalité en toutes occasions : et moi, messieurs, qui crois que les lois ont été faites pour les sociétés, et non les sociétés pour les lois, je dis : la société, tout pour la société, tout par la société, la société toujours, la société en toutes circonstances, la société en toutes occasions.

Quand la légalité suffit à sauver la société, la légalité ; quand elle ne suffit pas, la dictature. Messieurs, ce mot terrible, qui est terrible, bien que pas autant que le mot révolution, qui est le plus terrible de tous ; je dis que ce mot terrible a été prononcé ici par un homme que vous connaissez tous : il n’est certainement pas fait de la même étoffe que les dictateurs. Je suis né pour les comprendre, je ne suis pas né pour les imiter. Deux choses m’ont sont impossibles : condamner la dictature et l’exercer. C’est pourquoi je le déclare ici haut, noble et franchement. Je suis incapable de gouverner : je ne peux accepter le gouvernement en conscience : je ne pourrais l’accepter sans mettre la moitié de moi-même en guerre contre l’autre moitié, sans mettre en guerre mon instinct contre ma raison, sans mettre en guerre ma raison contre mon instinct.

C’est pourquoi, messieurs, et j’en appelle au témoignage de tous ceux qui me connaissent, personne ne peut se lever, ni ici ni ailleurs, qui m’ait croisé sur le chemin de l’ambition, si fréquenté ; personne. Mais tous me trouveront, tous m’ont trouvé sur le chemin modeste des bons citoyens. Ce n’est qu’ainsi, messieurs, que lorsque mes jours seront comptés, lorsque je descendrai dans la tombe, je descendrai sans le remords d’avoir laissé sans défense la société sauvagement attaquée, et en même temps sans la douleur amère, et pour moi insupportable, d’avoir fait du mal à un homme.

Je dis, messieurs, que la dictature, dans certaines circonstances, dans des circonstances données, dans des circonstances telles que celles que nous connaissons actuellement, est un gouvernement légitime, c’est un bon gouvernement, c’est un gouvernement utile comme n’importe quel autre gouvernement, c’est un gouvernement rationnel, qui peut se défendre en théorie, tout comme il peut se défendre dans la pratique. Et sinon, messieurs, voyez ce qu’est la vie sociale. La vie sociale, messieurs, tout comme la vie humaine, se compose d’action et de réaction, du flux et du reflux de certaines forces envahissantes et de certaines forces résistantes.

Telle est la vie sociale, tout comme telle est aussi la vie humaine. Eh bien : les forces envahissantes, appelées maladies dans le corps humain, et autrement dans le corps social, mais étant essentiellement la même chose, ont deux états : il y en a un où elles sont répandues dans toute la société, où ces forces envahissantes sont concentrées uniquement chez des individus ; il y a un autre état de maladie très aigu, où elles se concentrent davantage, et sont représentées par des associations politiques. Or, je dis que les forces de résistance n’existant, tant dans le corps humain que dans le corps social, que pour repousser les forces envahissantes, elles doivent nécessairement s’adapter à leur état. Lorsque les forces envahissantes sont dispersées, les forces de résistance le sont aussi ; elles le sont par le gouvernement, par les autorités et par les tribunaux, et en un mot, par l’ensemble du corps social ; mais lorsque les forces envahissantes se concentrent dans des associations politiques, alors nécessairement, sans que personne ne puisse l’empêcher, sans que personne n’ait le droit de l’empêcher, les forces de résistance se concentrent d’elles-mêmes entre une seule main. Telle est la théorie claire, lumineuse, indestructible de la dictature.

Et cette théorie, messieurs, qui est une vérité dans l’ordre rationnel, est un fait constant dans l’ordre historique. Citez-moi une société qui n’ait pas connu la dictature, citez-la-moi. Voyez, sinon, ce qui se passait dans l’Athènes démocratique, ce qui se passait dans la Rome aristocratique. À Athènes, ce pouvoir omnipotent était entre les mains du peuple, et on l’appelait ostracisme ; à Rome, ce pouvoir omnipotent était entre les mains du Sénat, qui le déléguait à un consul, et on l’appelait, comme chez nous, dictature. Regardez les sociétés modernes, messieurs ; regardez la France dans toutes ses vicissitudes. Je ne parlerai pas de la Première République, qui fut une gigantesque dictature sans fin, pleine de sang et d’horreurs. Je parle de l’époque postérieure. Dans la Charte de la Restauration, la dictature s’était réfugiée ou avait trouvé asile à l’article 14 ; dans la Charte de 1830, on la trouvait dans le préambule ; et dans la République actuelle ? N’en parlons pas. Qu’est-ce que c’est, sinon la dictature sous le nom de République ?

Ici, M. Gálvez Cañero a cité, et à mauvais escient, la Constitution anglaise. Messieurs, la Constitution anglaise est en effet la seule au monde, tant les Anglais sont sages, où la dictature n’est pas un droit d’exception mais un droit commun, et la chose est claire. Le Parlement dispose en toutes occasions, à toutes les époques, quand il le souhaite, car il n’a d’autre limite que celle de tous les pouvoirs humains, la prudence, de ce pouvoir.

Il dispose de toutes les facultés, et celles-ci constituent le pouvoir dictatorial, de faire tout ce qui n’est pas de faire d’une femme un homme, ou d’un homme une femme, comme le disent ses jurisconsultes. Il a le pouvoir de suspendre l’habeas corpus, de proscrire par un bill of attainder : il peut changer de constitution, il peut changer de dynastie, et non seulement de dynastie, mais même de religion, et opprimer les consciences ; en un mot, il peut tout. Qui a vu, messieurs, une dictature plus monstrueuse ?

J’ai prouvé que la dictature est une vérité dans l’ordre théorique, qu’elle est un fait dans l’ordre historique. Eh bien, je vais maintenant aller plus loin : la dictature est un autre fait dans l’ordre divin. Messieurs, Dieu a laissé dans une certaine mesure aux hommes le gouvernement des sociétés humaines, et s’est réservé exclusivement le gouvernement de l’univers. L’univers est gouverné par Dieu, si l’on peut s’exprimer ainsi ; et si l’on pouvait appliquer les expressions du langage parlementaire à des choses aussi élevées, je dirais que Dieu gouverne le monde constitutionnellement. Et, messieurs, cela me semble de la plus grande clarté, et surtout de la plus grande évidence. Il est gouverné par certaines lois précises, indispensables, que l’on appelle causes secondaires. Que sont ces lois, sinon des lois analogues à celles que l’on appelle fondamentales en ce qui concerne les sociétés humaines ?

Eh bien, messieurs, si, en ce qui concerne le monde physique, Dieu est le législateur, comme le sont les législateurs pour les sociétés humaines, Dieu gouverne-t-il toujours selon ces mêmes lois qu’il s’est lui-même imposées dans son éternelle sagesse, et auxquelles il nous a tous soumis ? Non, messieurs, car parfois, il manifeste directement, clairement et explicitement sa volonté souveraine, enfreignant ces mêmes lois qu’il s’est lui-même imposées, et détournant le cours naturel des choses. Et bien, messieurs, lorsqu’il agit ainsi, ne pourrait-on pas dire, si le langage humain pouvait s’appliquer aux choses divines, qu’il agit de manière dictatoriale ?

Cela prouve, messieurs, l’ampleur du délire d’un parti qui croit pouvoir gouverner avec moins de moyens que Dieu, en se privant lui-même du moyen, parfois nécessaire, de la dictature. Messieurs, cela étant, la question, ramenée à ses véritables termes, ne consiste plus à déterminer si la dictature est tenable, si elle est bonne dans certaines circonstances : la question consiste à déterminer si ces circonstances sont survenues ou ont existé en Espagne. C’est là le point le plus important, et c’est à celui-ci que je vais me consacrer exclusivement à présent. Pour cela, je devrai jeter un coup d’œil, et en cela je ne ferai que suivre les traces de tous les orateurs qui m’ont précédé ; un coup d’œil sur l’Europe et un autre sur l’Espagne.

Messieurs, la révolution de février est venue comme vient la mort, à l’improviste. Dieu, messieurs, avait condamné la monarchie française. En vain cette institution s’était-elle profondément transformée pour s’adapter aux circonstances et à l’époque ; même cela ne lui a pas suffi : sa condamnation était sans appel, et sa perte inéluctable. La monarchie de droit divin a pris fin avec Louis XVI sur l’échafaud ; la monarchie de la gloire a pris fin avec Napoléon sur une île ; la monarchie héréditaire a pris fin avec Charles X en exil ; et avec Louis-Philippe a pris fin la dernière de toutes les monarchies possibles, la monarchie de la prudence. Triste et lamentable spectacle, messieurs, que celui d’une institution vénérable, très ancienne, très glorieuse, à qui ne servent à rien ni le droit divin, ni la légitimité, ni la prudence, ni la gloire !

Messieurs, lorsque la grande nouvelle de cette grande révolution est parvenue en Espagne, nous sommes tous restés consternés et stupéfaits. Rien n’était comparable à notre étonnement et à notre consternation, si ce n’est la consternation et l’étonnement de la monarchie vaincue. J’en dis plus : il y avait un étonnement plus grand, une consternation plus grande que celle de la monarchie vaincue, et c’était celle de la république victorieuse. Même aujourd’hui encore : dix mois se sont déjà écoulés depuis son triomphe ; demandez-lui comment elle a vaincu ; demandez-lui pourquoi elle a vaincu ; demandez-lui avec quelles forces elle a vaincu, et elle ne saura que vous répondre. Cela tient au fait que la République n’a pas vaincu, la République a été l’instrument de la victoire d’un pouvoir supérieur.

Ce pouvoir, messieurs, lorsque son œuvre sera achevée, tout comme il a été assez fort pour détruire la monarchie sous le couvert d’une république, sera également assez fort, si cela s’avère nécessaire et conforme à ses fins, pour renverser la république sous le couvert d’un empire, ou sous le couvert d’une monarchie. Cette révolution, messieurs, a fait l’objet de nombreux commentaires sur ses causes et ses effets, dans toutes les tribunes d’Europe, et notamment dans la tribune espagnole. J’ai constaté ici et là la regrettable légèreté avec laquelle on traite des causes profondes des révolutions. Messieurs, ici comme ailleurs, on n’attribue les révolutions qu’aux défauts des gouvernements. Lorsque les catastrophes sont universelles, imprévues, simultanées, elles sont toujours l’œuvre de la Providence ; car, messieurs, ce sont là, et non d’autres, les caractéristiques qui distinguent les œuvres de Dieu des œuvres des hommes.

Lorsque les révolutions présentent ces symptômes, soyez assurés qu’elles viennent du ciel, et qu’elles viennent par la faute et pour le châtiment de tous. Voulez-vous, messieurs, connaître la vérité, et toute la vérité concernant les causes de la dernière révolution française ? Eh bien, la vérité est apparue le jour du grand règlement de comptes de toutes les classes de la société avec la Providence, jour où toutes se sont retrouvées en défaut. Ce jour-là, elles ont été appelées à rendre des comptes à la Providence, et je répète que toutes se sont retrouvées en défaut lors de ce règlement de comptes. J’en dis plus, messieurs : la République elle-même, le jour même de sa victoire, s’est également déclarée en faillite. La République avait dit d’elle-même qu’elle venait établir dans le monde la domination de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, ces trois dogmes qui ne viennent pas de la République, mais qui viennent du Calvaire. Et bien, messieurs, qu’a-t-elle fait ensuite ? Au nom de la liberté, elle a rendu nécessaire, proclamé et accepté la dictature ; au nom de l’égalité, sous le titre de républicains de la veille, de républicains du lendemain, de républicains de naissance, elle a inventé je ne sais quelle sorte de démocratie aristocratique, et je ne sais quel genre de blasons ridicules ; enfin, messieurs, au nom de la fraternité, il a rétabli la fraternité païenne, la fraternité d’Étéocle et de Polynice ; et les frères se sont dévorés les uns les autres dans les rues de Paris, dans la bataille la plus gigantesque que les siècles aient jamais vue à l’intérieur des murs d’une ville. Cette république qu’on a appelée celle des trois vérités, je la réfute ; c’est la république des trois blasphèmes, c’est la république des trois mensonges.

Venons-en maintenant aux causes de cette révolution : le parti progressiste a les mêmes causes pour tout. M. Cortina nous a dit hier qu’il y a des révolutions parce qu’il y a des illégalités, et parce que l’instinct des peuples les soulève uniformément et spontanément contre les tyrans. Auparavant, M. Ordaz Avecilla nous avait dit : « Voulez-vous éviter les révolutions ? Donnez à manger aux affamés. » Voici donc la théorie du parti progressiste dans toute son étendue : les causes de la révolution sont, d’une part, la misère, et, d’autre part, la tyrannie. Messieurs, cette théorie est contraire, totalement contraire à l’histoire. Je demande qu’on me cite un exemple de révolution menée et menée à bien par des peuples esclaves ou par des peuples affamés. Les révolutions sont des maladies des peuples riches ; les révolutions sont des maladies des peuples libres. Le monde antique était un monde où les esclaves constituaient la majeure partie du genre humain ; citez-moi une seule révolution qui ait été menée par ces esclaves.

Tout ce qu’ils ont pu faire, c’est fomenter quelques guerres civiles ; mais les révolutions profondes ont toujours été le fait d’aristocrates extrêmement riches. Non, messieurs ; ce n’est pas dans l’esclavage, ce n’est pas dans la misère que réside le germe des révolutions : le germe des révolutions réside dans les désirs surexcités de la foule par les tribuns qui l’exploitent et en tirent profit. Et vous serez comme les riches : voilà la formule des révolutions socialistes contre les classes moyennes ; et vous serez comme les nobles : voilà la formule des révolutions des classes moyennes contre les classes nobles ; et vous serez comme les rois ; voici la formule des révolutions des classes nobles contre les rois ; enfin, messieurs, vous serez à la manière des dieux : voici la formule de la première rébellion du premier homme contre Dieu. D’Adam, le premier rebelle, à Proudhon, le dernier impie, telle est la formule de toutes les révolutions.

Le gouvernement espagnol, comme il était de son devoir, ne voulait pas que cette formule s’applique en Espagne ; il le voulait d’autant moins que la situation intérieure n’était pas des plus flatteuses ; et il fallait se prémunir ainsi contre les éventualités intérieures comme contre les éventualités extérieures. Pour ne pas avoir agi ainsi, il aurait fallu ignorer totalement la marche d’un courant magnétique qui se dégage des foyers d’action révolutionnaire et qui contamine tout à travers le monde.

La situation intérieure, en quelques mots, était la suivante. La question politique n’était pas, n’a jamais été, n’est pas du tout résolue : les questions politiques ne se résolvent pas si facilement dans des sociétés aussi agitées par les passions. La question dynastique n’était pas réglée, car s’il est vrai que nous en sommes les vainqueurs, nous n’avions pas la résignation du vaincu, qui est le complément de la victoire. La question religieuse était dans un très mauvais état. La question des mariages, vous le savez tous, était exacerbée. Je vous demande, messieurs, en supposant, comme je l’ai déjà prouvé, que la dictature soit, dans certaines circonstances, légitime, dans certaines circonstances, utile, étions-nous ou non dans ces circonstances ? Si elles n’étaient pas encore survenues, dites-moi quelles autres circonstances plus graves sont apparues dans le monde. L’expérience a démontré que les calculs du gouvernement et les prévisions de cette Chambre n’étaient pas infondés. Vous le savez tous, messieurs : je n’en parlerai qu’en passant, car je déteste tout ce qui alimente les passions ; je ne suis pas né pour cela ; vous savez tous que la république a été proclamée à coups de fusil dans les rues de Madrid ; vous savez tous qu’une partie de la garnison de Madrid et de Séville a été ralliée ; vous savez tous que sans la résistance énergique et active du gouvernement, toute l’Espagne, des colonnes d’Hercule aux Pyrénées, d’une mer à l’autre, aurait été un lac de sang. Et pas seulement l’Espagne : savez-vous quels maux, si la révolution avait triomphé, se seraient propagés à travers le monde ? Ah, messieurs ! Quand on pense à ces choses, on ne peut s’empêcher de s’exclamer que le ministère qui a su résister et qui a su vaincre a bien mérité de sa patrie.

Cette question s’est compliquée avec la question anglaise : je vais dire, avant d’y aborder, et j’annonce dès à présent que je n’y aborderai que pour en sortir immédiatement, car je le juge convenable et opportun ; mais avant d’y aborder, le Congrès me permettra d’exposer quelques idées générales qui me semblent opportunes.

Messieurs, j’ai toujours cru que l’aveuglement est un signe de perdition, tant chez les hommes que chez les gouvernements et les nations. J’ai cru que Dieu commence toujours par aveugler ceux qu’il veut perdre ; j’ai cru que, pour qu’ils ne voient pas l’abîme qu’il met à leurs pieds, il commence par leur troubler l’esprit. En appliquant ces idées à la politique générale suivie depuis quelques années par l’Angleterre et par la France, messieurs, je le dirai ici, cela fait longtemps que j’ai prédit de grands malheurs et des catastrophes : un fait historique, un fait avéré, un fait incontestable est que la mission providentielle de la France est d’être l’instrument de la Providence dans la propagation des idées nouvelles, tant politiques que religieuses et sociales. À l’époque moderne, trois grandes idées ont envahi l’Europe : l’idée catholique, l’idée philosophique, l’idée révolutionnaire.

Eh bien, messieurs, au cours de ces trois périodes, la France a toujours incarné la propagation de ces idées. Charlemagne était la France incarnée pour propager l’idée catholique ; Voltaire était la France incarnée pour propager l’idée philosophique ; Napoléon a été la France incarnée pour propager l’idée révolutionnaire. De la même manière, je crois que la mission providentielle de l’Angleterre est de maintenir le juste équilibre moral du monde, en formant un contraste perpétuel avec la France. La France est comme le flux, l’Angleterre comme le reflux de la mer.

Imaginez un instant le flux sans le reflux ; les mers s’étendraient sur tous les continents ; imaginez le reflux sans le flux, les mers disparaîtraient de la terre. Imaginez la France sans l’Angleterre ; le monde ne connaîtrait que des bouleversements, chaque jour aurait une nouvelle constitution, chaque heure une nouvelle forme de gouvernement. Imaginez l’Angleterre sans la France : le monde végéterait éternellement sous la charte du vénérable Jean sans Terre, qui est le modèle permanent de toutes les constitutions britanniques. Que signifie donc, messieurs, la coexistence de ces deux nations puissantes ? Elle signifie, messieurs, le progrès limité par la stabilité, la stabilité vivifiée par le progrès.

Eh bien, messieurs ; depuis quelques années, et j’en appelle à l’histoire contemporaine et à vos souvenirs, ces deux grandes nations ont perdu la mémoire de leurs exploits, elles ont perdu la mémoire de leur mission providentielle dans le monde. La France, au lieu de répandre de nouvelles idées à travers le monde, a prôné partout le statu quo : le statu quo en France, le statu quo en Espagne, le statu quo en Italie, le statu quo en Orient. Et l’Angleterre, au lieu de prêcher la stabilité, a prêché partout les révoltes : en Espagne, au Portugal, en France, en Italie et en Grèce. Et qu’en est-il résulté ? Ce qui devait nécessairement en résulter : que ces deux nations, jouant un rôle qui n’avait jamais été le leur, l’ont joué très mal. La France a voulu passer du diable au prêcheur ; l’Angleterre, du prêcheur au diable.

Telle est, messieurs, l’histoire contemporaine ; mais en ne parlant que de l’Angleterre, car c’est d’elle que je me propose de parler très brièvement, je dirai que je demande au ciel, messieurs, que ne s’abattent pas sur elle, comme elles se sont abattues sur la France, les catastrophes qu’elle a méritées par ses erreurs ; car rien n’est comparable à l’erreur de l’Angleterre qui consiste à soutenir partout les partis révolutionnaires. Malheureuse ! Ne sait-elle pas que le jour du danger, ces partis, avec plus d’instinct qu’elle, lui tourneront le dos ? Cela ne s’est-il pas déjà produit ? Et cela a dû se produire, messieurs, car tous les révolutionnaires du monde savent que lorsque les révolutions battent leur plein, que lorsque les nuages s’amoncellent, que lorsque les horizons s’assombrissent, que lorsque les vagues s’élèvent haut, le navire de la révolution n’a d’autre pilote que la France.

Messieurs, telle a été la politique suivie par l’Angleterre, ou plutôt par son gouvernement et ses agents au cours de la dernière période. J’ai dit, et je le répète, que je ne veux pas aborder cette question ; de grandes considérations m’y poussent. Premièrement : la considération du bien public, car je dois déclarer ici solennellement que je souhaite l’alliance la plus intime, l’union la plus complète entre la nation espagnole et la nation anglaise, que j’admire et respecte comme la nation peut-être la plus libre, la plus forte et la plus digne de l’être sur terre. Je ne voudrais donc pas, par mes paroles, exacerber cette question, et je ne voudrais pas non plus nuire ou entraver de futures déclarations. Il y a une autre considération qui me pousse à ne plus parler de cette affaire. Pour en parler, je devrais parler d’un homme dont j’étais l’ami, plus ami que M. Cortina ; mais je ne peux l’aider autant que M. Cortina l’aidait ; l’honneur ne me permet pas d’autre aide que le silence.

M. Cortina, en abordant cette question, permettez-moi de vous le dire franchement, a eu une sorte de vertige, et il a oublié qui il était, où il se trouvait et qui nous sommes. Son Excellence a cru qu’il était un avocat, alors qu’il n’était pas un avocat, qu’il était un orateur du Parlement. Votre Excellence a cru qu’il s’adressait à des juges, alors qu’il s’adressait à des députés. Votre Excellence a cru qu’il s’exprimait devant un tribunal, alors qu’il s’exprimait devant une assemblée délibérante ; il a cru qu’il parlait d’un litige, alors qu’il parlait d’une affaire politique, importante, nationale, qui, si c’était un litige, était un litige entre deux nations. Or, messieurs, M. Cortina doit-il être profondément peiné d’avoir été l’avocat de la partie adverse à la nation espagnole ? Et alors, messieurs ! Est-ce là du patriotisme, par hasard ? Est-ce cela, être patriote ? Ah ! non. Savez-vous ce qu’est être patriote ? Être patriote, messieurs, c’est aimer, c’est haïr, c’est ressentir ce que notre patrie aime et ce qu’elle hait.

J’ai dit, messieurs, que je ne m’attarderais que très brièvement sur cette question, et je l’ai déjà fait.

M. le secrétaire Lafuente Alcántara : Le temps réglementaire étant écoulé, on demande au Congrès s’il souhaite prolonger la séance. (De nombreuses voix : Oui, oui.) Il en a été décidé ainsi.

M. le marquis de Valdegamas : Mais, messieurs, ni les circonstances intérieures, qui étaient si graves, ni les circonstances extérieures, qui étaient si compliquées et dangereuses, ne suffisent à diminuer l’opposition de ceux qui siègent sur ces bancs. « Et la liberté ! » nous disent-ils. Eh bien quoi ! La liberté, n’est-ce pas l’essentiel ? Et la liberté, du moins la liberté individuelle, n’a-t-elle pas été sacrifiée ? La liberté, messieurs ! Connaissez-vous le principe que proclament et le nom que prononcent ceux qui prononcent ce mot sacré ? Connaissez-vous l’époque dans laquelle vous vivez ? Le bruit des dernières catastrophes ne nous est-il pas parvenu, messieurs ? Quoi ! Ne savez-vous pas à cette heure que la liberté a pris fin ? Eh bien, n’avez-vous pas assisté, comme j’y ai assisté de mes yeux de l’esprit, à sa douloureuse passion ? Eh bien, messieurs, ne l’avez-vous pas vue maltraitée, raillée, légèrement blessée par tous les démagogues du monde ? Ne l’avez-vous pas vue porter son angoisse à travers les montagnes de Suisse, sur les rives de la Seine, sur les rives du Rhin et du Danube, sur les rives du Tibre ? Ne l’avez-vous pas vue monter au Quirinal, qui a été son calvaire ?

Messieurs, le mot est terrible ; mais nous ne devons pas nous abstenir de prononcer des mots terribles s’ils disent la vérité, et je suis résolu à la dire. La liberté est finie ! Elle ne prendra pas fin, messieurs, ni au troisième jour, ni au troisième an, ni peut-être au troisième siècle. Aimez-vous, messieurs, la tyrannie que nous subissons ? Vous vous effrayez pour peu ; vous verrez des choses plus grandes. Et ici, je vous prie, messieurs, de garder mes paroles en mémoire, car ce que je vais dire, les événements que je vais annoncer dans un avenir plus proche ou plus lointain, mais jamais très lointain, doivent s’accomplir à la lettre.

Le fondement, messieurs, de toutes vos erreurs (s’adressant aux bancs de gauche) réside dans le fait de ne pas savoir quelle est la direction de la civilisation et du monde. Vous croyez que la civilisation et le monde vont de l’avant, alors que la civilisation et le monde reviennent en arrière. Le monde, messieurs, avance à pas de géant vers l’instauration d’un despotisme des plus gigantesques et des plus dévastateurs dont l’humanité ait mémoire. C’est vers cela que se dirige la civilisation, et c’est vers cela que se dirige le monde. Pour annoncer ces choses, je n’ai pas besoin d’être prophète. Il me suffit de considérer la combinaison effrayante des événements humains sous leur seul point de vue véritable, depuis les hauteurs catholiques.

Messieurs, il n’y a que deux répressions possibles, l’une intérieure et l’autre extérieure ; la répression religieuse et la répression politique. Celles-ci sont de telle nature que, lorsque le thermomètre religieux est haut, le thermomètre de la répression politique est bas ; et lorsque le thermomètre religieux est bas, le thermomètre politique, la répression politique, la tyrannie est haute. C’est une loi de l’humanité, une loi de l’histoire. Et sinon, messieurs, voyez ce qu’était le monde, voyez ce qu’était la société qui se trouve de l’autre côté de la Croix, voyez ce qu’elle était quand il n’y avait pas de répression intérieure, quand il n’y avait pas de répression religieuse. Alors, c’était une société de tyrannies et d’esclaves. Citez-moi un seul peuple où il n’y a pas d’esclaves et où il n’y a pas de tyrannie. C’est un fait incontestable, c’est un fait incontesté, c’est un fait évident. La liberté, la vraie liberté, la liberté de tous et pour tous, n’est venue au monde qu’avec le Sauveur du monde. C’est là aussi un fait incontestable, c’est un fait avoué même par les socialistes eux-mêmes qui l’avouent. Les socialistes appellent Jésus un homme divin, et les socialistes font plus encore, ils se disent ses continuateurs. Ses continuateurs, Dieu saint ! Eux, ces hommes de sang et de vengeance, héritiers de celui qui n’a vécu que pour faire le bien ; de celui qui n’a ouvert la bouche que pour bénir ; de celui qui n’a accompli de prodiges que pour délivrer les pécheurs du péché, les morts de la mort ; de celui qui, en l’espace de trois ans, a accompli la plus grande révolution que les siècles aient connue, et l’a menée à bien sans avoir versé d’autre sang que le sien ?

Messieurs, je vous prie de m’écouter ; je vais vous présenter le parallèle le plus merveilleux que l’histoire puisse offrir. Vous avez vu que dans le monde antique, alors que la répression religieuse ne pouvait descendre plus bas puisqu’elle n’existait pas, la répression politique s’est élevée jusqu’à l’extrême, car elle a atteint la tyrannie. Eh bien, avec Jésus-Christ, là où naît la répression religieuse, la répression politique disparaît complètement. Cela est si vrai que, Jésus-Christ ayant fondé une communauté avec ses disciples, ce fut la seule communauté qui ait jamais existé sans gouvernement. Entre Jésus et ses disciples, il n’y avait d’autre gouvernement que l’amour du Maître pour ses disciples et l’amour des disciples pour le Maître. Autrement dit, alors que la répression était totale, la liberté était absolue.

Poursuivons ce parallèle. Viennent les temps apostoliques, que je vais prolonger, car cela convient maintenant à mon propos, depuis les temps apostoliques proprement dits jusqu’à l’ascension du christianisme au Capitole à l’époque de Constantin le Grand. À cette époque, messieurs, la religion chrétienne, c’est-à-dire la répression religieuse intérieure, était à son apogée ; mais bien qu’elle fût à son apogée, il se produisit ce qui se produit dans toutes les sociétés composées d’hommes : un germe, rien de plus qu’un germe de licence et de liberté religieuse, commença à se développer. Eh bien, messieurs, observez le parallèle : à ce début de baisse du thermomètre religieux correspond un début de hausse du thermomètre politique. Il n’y a pas encore de gouvernement, le gouvernement n’est pas nécessaire, mais un germe de gouvernement est déjà nécessaire. Ainsi, dans la société chrétienne de l’époque, il n’y avait en fait pas de véritables magistrats, mais des juges arbitres et des conciliateurs, qui sont l’embryon du gouvernement. Il n’y avait en réalité rien de plus que cela ; les chrétiens de l’époque apostolique n’avaient pas de litiges, n’allaient pas devant les tribunaux, ils réglaient leurs différends par le biais d’arbitres. Observez, messieurs, comment le gouvernement se développe avec la corruption.

Arrivent les temps féodaux, et à cette époque, la religion est encore à son apogée, mais viciée dans une certaine mesure par les passions humaines. Que se passe-t-il, messieurs, à cette époque dans le monde politique ? Qu’un gouvernement réel et effectif est désormais nécessaire, mais que le plus faible de tous suffit, et c’est ainsi que s’établit la monarchie féodale, la plus faible des monarchies.

Continuez à observer le parallèle. Le XVIe siècle arrive, messieurs. À cette époque, avec la grande Réforme luthérienne, ce grand scandale tant politique et social que religieux, cet acte d’émancipation intellectuelle et morale des peuples, coïncident les institutions suivantes. Tout d’abord, à cet instant, les monarchies, de féodales, deviennent absolues. Vous croirez, messieurs, qu’une monarchie ne peut être plus qu’absolue : un gouvernement, que peut-il y avoir de plus absolu ? Mais il fallait, messieurs, que le thermomètre de la répression politique monte davantage, car le thermomètre religieux continuait de baisser ; et en effet, il monta davantage. Et quelle nouvelle institution fut créée ? Celle des armées permanentes. Et savez-vous, messieurs, ce que sont les armées permanentes ? Pour le savoir, il suffit de savoir ce qu’est un soldat : un soldat est un esclave en uniforme. Ainsi, vous voyez qu’au moment où la répression religieuse baisse, la répression politique monte vers l’absolutisme, et va encore plus loin. Il ne suffisait pas aux gouvernements d’être absolus ; ils ont demandé et obtenu le privilège d’être absolus et d’avoir un million de bras.

Malgré cela, messieurs, il fallait que le thermomètre politique monte encore, car le thermomètre religieux continuait de baisser ; et il monta encore. Quelle nouvelle institution, messieurs, a donc été créée alors ? Les gouvernements ont dit : nous avons un million de bras et cela ne nous suffit pas ; nous en avons besoin de plus, nous avons besoin d’un million d’yeux ; et ils ont eu la police, et avec la police un million d’yeux. Malgré cela, messieurs, le thermomètre politique et la répression politique devaient encore monter, car malgré tout, le thermomètre religieux continuait de baisser ; et ils ont monté.

Aux gouvernements, messieurs, un million de bras ne suffisait pas ; un million d’yeux ne leur suffisait pas ; ils voulaient un million d’oreilles, et ils les ont eues grâce à la centralisation administrative, par laquelle toutes les réclamations et toutes les plaintes aboutissent au gouvernement.

Et bien, messieurs, cela ne suffisait pas, car le thermomètre religieux continuait de baisser, et il fallait que le thermomètre politique monte davantage. Messieurs, jusqu’où ! Eh bien, il a encore monté.

Les gouvernements ont dit : un million de bras ne me suffisent pas pour réprimer ; un million d’yeux ne me suffisent pas pour réprimer ; un million d’oreilles ne me suffisent pas pour réprimer ; nous avons besoin de plus : nous avons besoin d’avoir le privilège d’être partout en même temps. Et ils l’ont eu ; et le télégraphe a été inventé.

Messieurs, tel était l’état de l’Europe et du monde lorsque la première flambée de la dernière révolution vint nous annoncer, nous annoncer à tous, qu’il n’y avait pas assez de despotisme dans le monde ; car le thermomètre religieux était en dessous de zéro. Or, messieurs, l’une ou l’autre...

J’ai promis, et je tiendrai parole, de parler aujourd’hui en toute franchise.

Eh bien, l’une ou l’autre : soit la réaction religieuse vient, soit elle ne vient pas ; s’il y a réaction religieuse, vous verrez, messieurs, qu’à mesure que le thermomètre religieux remonte, le thermomètre politique commence à baisser naturellement, spontanément, sans aucun effort de la part des peuples, ni des gouvernements, ni des hommes, jusqu’à indiquer le jour tempéré de la liberté des peuples ; mais si, au contraire, messieurs, et c’est grave (il n’est pas d’usage d’attirer l’attention des assemblées délibérantes sur les questions vers lesquelles je l’ai attirée aujourd’hui ; mais la gravité des événements du monde m’en dispense, et je crois que votre bienveillance saura aussi m’en dispenser) ; eh bien, messieurs, je dis que si le thermomètre religieux continue de baisser, je ne sais pas où nous allons finir. Moi, messieurs, je ne le sais pas, et je tremble quand j’y pense. Contemplez les analogies que j’ai mises sous vos yeux ; et si, lorsque la répression religieuse était à son apogée, aucun gouvernement n’était nécessaire, alors que la répression religieuse n’existera plus, aucun type de gouvernement ne suffira, tous les despotismes seront insuffisants.

Messieurs, c’est là mettre le doigt sur la plaie, c’est là la question de l’Espagne, la question de l’Europe, la question de l’humanité, la question du monde.

Considérez une chose, messieurs. Dans le monde antique, la tyrannie était féroce et dévastatrice, et pourtant cette tyrannie était physiquement limitée, car tous les États étaient petits, et parce que les relations internationales étaient tout à fait impossibles ; par conséquent, dans l’Antiquité, il ne pouvait y avoir de tyrannies à grande échelle, mais une seule, celle de Rome. Mais aujourd’hui, messieurs, comme les choses ont changé ! Messieurs, la voie est toute tracée pour un tyran gigantesque, colossal, universel, immense ; tout est prêt pour cela : messieurs, regardez bien ; il n’y a plus de résistances ni physiques ni morales : il n’y a pas de résistances physiques, car avec les bateaux à vapeur et les chemins de fer, il n’y a plus de frontières ; il n’y a pas de résistances physiques, car avec le télégraphe électrique, il n’y a plus de distances ; et il n’y a pas de résistances morales, car tous les esprits sont divisés et tous les patriotismes sont morts. Dites-moi donc si j’ai raison ou non de m’inquiéter pour l’avenir proche du monde : dites-moi si, en abordant cette question, je ne traite pas de la véritable question.

Une seule chose peut éviter la catastrophe, une seule et rien d’autre : on n’y parvient pas en accordant plus de liberté, plus de garanties, de nouvelles constitutions ; on y parvient en cherchant tous, dans la mesure de nos forces, à provoquer une réaction salutaire, religieuse. Or, messieurs : cette réaction est-elle possible ? Elle est possible : mais est-elle probable ? Messieurs, c’est avec la plus profonde tristesse que je vous le dis : je ne la crois pas probable. J’ai vu, messieurs, et connu de nombreux individus qui se sont détournés de la foi et y sont revenus : malheureusement, messieurs, je n’ai jamais vu aucun peuple revenir à la foi après l’avoir perdue.

S’il me restait encore un peu d’espoir, les derniers événements de Rome l’auraient dissipé, messieurs : et je vais dire ici quelques mots sur cette question, également abordée par M. Cortina.

Messieurs, les événements de Rome n’ont pas de nom : comment les appelleriez-vous, messieurs ? Les qualifieriez-vous de déplorables ? Déplorables, tous ceux que j’ai cités le sont ; ceux-là le sont bien davantage. Les qualifieriez-vous d’horribles ? Messieurs, ces événements sont avant tout de l’horreur.

Il y avait à Rome, il n’y a plus, sur le trône le plus éminent, l’homme le plus juste, l’homme le plus évangélique de la terre. Qu’a fait Rome de cet homme évangélique, de cet homme juste ? Qu’a fait cette ville où ont régné les héros, les Césars et les pontifes ? Elle a troqué le trône des pontifes contre le trône des démagogues. Rebelle à Dieu, elle est tombée sous l’idolâtrie du poignard. Voilà ce qu’elle a fait. Le poignard, messieurs, le poignard démagogique, le poignard sanglant, voilà l’idole de Rome. Voilà l’idole qui a renversé Pie IX. Voilà l’idole que des troupes de Caraïbes promènent dans les rues. Ai-je dit « Caraïbes » ? Je me suis mal exprimé, car les Caraïbes sont féroces, mais les Caraïbes ne sont pas ingrats.

Messieurs, je me suis proposé de parler en toute franchise, et je parlerai. Je dis qu’il est nécessaire que le roi de Rome revienne à Rome, ou qu’il ne reste pas à Rome, même si cela déplaît à M. Cortina, pierre après pierre.

Le monde catholique ne peut consentir, et ne consentira pas à la destruction virtuelle du christianisme par une seule ville livrée à la frénésie de la folie. L’Europe civilisée ne peut consentir, et ne consentira pas, messieurs, à l’effondrement de la coupole de l’édifice de la civilisation européenne. Le monde, messieurs, ne peut consentir, et ne consentira pas à ce qu’à Rome, cette ville insensée, s’accomplisse l’avènement sur le trône d’une nouvelle et étrange dynastie, la dynastie du crime. Et qu’on ne dise pas, messieurs, comme le dit M. Cortina, comme le disent dans les journaux et les discours les messieurs qui siègent sur ces bancs, qu’il y a là deux questions, l’une temporelle et l’autre spirituelle, et que le conflit a opposé le roi temporel à son peuple. Que le pontife a été respecté, que le pontife existe encore. Deux mots sur cette question, deux mots, messieurs, expliqueront tout.

Sans aucun doute, le pouvoir spirituel est l’essentiel chez le pape, le temporel est accessoire ; mais cet accessoire est nécessaire : le monde catholique a le droit d’exiger que l’oracle infaillible de ses dogmes soit libre et indépendant ; le monde catholique ne peut avoir la certitude, telle qu’il la nécessite, qu’il est indépendant et libre, que lorsqu’il est souverain, car seul le souverain ne dépend de personne. Par conséquent, messieurs, la question de la souveraineté, qui est partout une question politique, est à Rome en outre une question religieuse ; le peuple, qui peut être souverain partout, ne peut l’être à Rome ; les assemblées constituantes, qui peuvent exister partout, ne peuvent exister à Rome ; à Rome, il ne peut y avoir d’autre pouvoir constituant que le pouvoir constitué. Rome, messieurs, les États pontificaux, n’appartiennent pas à l’État de Rome, n’appartiennent pas au pape ; les États pontificaux appartiennent au monde catholique ; le monde catholique les a reconnus au pape afin qu’il soit libre et indépendant, et le pape lui-même ne peut se dépouiller de cette souveraineté, de cette indépendance.

Messieurs, je vais conclure, car le Congrès est très fatigué et je le suis aussi. (Plusieurs voix : Non, non.) Messieurs, je dois franchement déclarer ici que je ne peux m’étendre davantage car j’ai la bouche en mauvais état, et c’est un miracle que j’aie pu parler, mais j’ai déjà dit l’essentiel de ce que j’avais à dire.

Après avoir abordé les trois questions extérieures traitées par M. Cortina, je reviens, pour conclure, à la question intérieure. Messieurs, depuis la nuit des temps jusqu’à aujourd’hui, la question de savoir s’il valait mieux le système de la résistance ou celui des concessions pour éviter les révolutions et les bouleversements a toujours été sujette à débat ; mais heureusement, messieurs, cette question qui a été d’actualité depuis la première année de la création jusqu’en 1848, en cette année de grâce 1848, n’est plus un sujet de discussion, car elle est tranchée : moi, messieurs, si le mal dont je souffre à la bouche me le permettait, je ferais ici un résumé de tous les événements survenus depuis février jusqu’à aujourd’hui, qui prouvent ces affirmations ; mais je me contenterai d’en rappeler deux : celui de la France, messieurs : là-bas, la monarchie, qui n’a pas cédé, a été vaincue par la république qui avait à peine la force de bouger ; et la république qui avait à peine la force de bouger, parce qu’elle a résisté, a vaincu le socialisme.

À Rome, autre exemple que je souhaite citer, que s’est-il passé ? N’y avait-il pas là votre modèle ? Dites-moi : si vous étiez peintres et que vous vouliez peindre le portrait d’un roi, trouveriez-vous un autre modèle que son original, Pie IX ? Messieurs, Pie IX a voulu être, comme son divin Maître, magnifique et généreux : il a trouvé des proscrits dans son pays, il leur a tendu la main et les a ramenés dans leur patrie ; il y avait des réformistes, messieurs, et il leur a donné des réformes ; il y avait des libéraux, messieurs, et il les a rendus libres ; chacune de ses paroles, messieurs, fut un bienfait : et maintenant, messieurs, dites-moi, ses bienfaits n’égalisent-ils pas, voire ne dépassent-ils pas, ses infamies ? Et au vu de cela, messieurs, le système des concessions n’est-il pas une chose acquise ?

Messieurs, s’il s’agissait ici de choisir entre la liberté d’un côté et la dictature de l’autre, il n’y aurait ici aucune dissension ; car qui, pouvant embrasser la liberté, s’agenouillerait devant la dictature ? Mais ce n’est pas là la question. La liberté n’existe pas de fait en Europe ; les gouvernements constitutionnels qui la représentaient il y a des années ne sont plus, presque partout, messieurs, qu’une armature d’un squelette sans vie. Souvenez-vous d’une chose, souvenez-vous de la Rome impériale. Dans la Rome impériale, toutes les institutions républicaines existent, les dictateurs tout-puissants existent, les tribuns inviolables existent, les familles sénatoriales existent, les éminents consuls existent ; tout cela, messieurs, existe ; il ne manque qu’une chose, et il n’y a qu’une seule chose en trop : il y a un homme en trop, et  il manque la république.

Car tels sont, messieurs, dans presque toute l’Europe, les gouvernements constitutionnels ; sans y penser, sans le savoir, M. Cortina nous l’a démontré l’autre jour. Ne nous disait-il pas, à juste titre, qu’il préfère ce que dit l’histoire à ce que disent les théories ? C’est à l’histoire que j’en appelle. Que sont donc, Monsieur Cortina, ces gouvernements avec leurs majorités légitimes, toujours vaincues par des minorités turbulentes, avec leurs ministres responsables qui ne répondent de rien, avec leurs rois inviolables toujours violés ? Ainsi, messieurs, la question, comme je l’ai dit précédemment, ne se pose pas entre la liberté et la dictature ; si c’était entre la liberté et la dictature, je voterais pour la liberté, comme tous ceux qui sont assis ici. Mais la question est la suivante, et j’en conclus : il s’agit de choisir entre la dictature de l’insurrection et la dictature du gouvernement ; dans ce cas, je choisis la dictature du gouvernement, car elle est moins pesante et moins humiliante : il s’agit de choisir entre la dictature qui vient d’en bas et la dictature qui vient d’en haut ; je choisis celle qui vient d’en haut, car elle provient de sphères plus pures et plus sereines : il s’agit enfin de choisir entre la dictature du poignard et la dictature du sabre ; je choisis la dictature du sabre, car elle est plus noble. Messieurs, lors du vote, nous serons divisés sur cette question, et en nous divisant, nous serons cohérents avec nous-mêmes. Vous, messieurs, voterez, comme toujours, pour ce qui est le plus populaire ; nous, messieurs, comme toujours, voterons pour ce qui est le plus salutaire.

JUAN DONOSO CORTÉS

Traduit en français, pour Literatura & Traducciones, par Miguel Ángel Frontán

SOBRE LA DICTADURA

Discurso pronunciado por el excmo. Sr. D. Juan Donoso Cortés, marqués de Valdegamas, en la sesión de 4 del corriente, en el Congreso de Diputados.

 

SEÑORES: el largo discurso que pronunció ayer el señor Cortina, y a que voy a contestar, considerándole bajo un punto de vista restringido, a pesar de sus largas dimensiones , no fue más que un epílogo; el epilogo de los errores del partido progresista, los cuales a su vez no son más que otro epilogo; el epilogo de todos los errores que se han inventado de tres siglos a esta parte, y que traen conturbadas más o menos hoy día todas las sociedades humanas.

El Sr. Cortina, al comenzar su discurso , manifestó con la buena fe que a S. S. distingue, y que tanto realza su talento, que él mismo algunas veces había llegado a sospechar si sus principios serian falsos, si sus ideas serían desastrosas al ver que nunca estaban en el poder, y siempre en la oposición. Yo diré a S. S. que por poco que reflexione , su duda se cambiará en certidumbre. Sus ideas no están en el poder, y están en la oposición cabalmente porque son ideas de oposición; señores, son ideas infecundas, ideas estériles, ideas desastrosas, que es necesario combatir hasta que mueran, que es necesario combatir hasta que queden enterradas aquí, en su cementerio natural, bajo de estas bóvedas, al pie de esa tribuna.

El Sr. Cortina, siguiendo las tradiciones del partido a quien capitanea y representa; siguiendo, digo, las tradiciones de este partido desde la revolución de febrero, ha pronunciado un discurso dividido en tres partes, que yo llamaré inevitables. Primera, un elogio del partido, fundado en una relación de sus méritos pasados. Segunda, el memorial de agravios presentes del partido. Tercera, un programa o sea una relación de méritos futuros. Señores de la mayoría, yo vengo aquí a defender vuestros principios, pero no esperéis de mi ni un solo elogio: sois los vencedores, y nada sienta en la frente del vencedor como una corona de modestia.

No esperéis de mí, señores, que hable de vuestros agravios: no tenéis agravios personales que vengar, sino los agravios hechos a la sociedad y al trono por los traidores a su Reina y a su patria. No hablaré de vuestra relación de méritos ¿Para qué fin hablaría de ellos? ¿Para que la nación los sepa? La nación se los sabe de memoria.

El Sr. Cortina, señores, dividió su discurso en dos cuestiones, que desde luego se presentan al alcance de todos los señores diputados. S. S. trató de la política exterior, de la política interior del Gobierno, y llamó política exterior importante para España la política o los acontecimientos ocurridos en París, en Londres y en Roma. Yo tocaré también esas cuestiones.

Después descendió S. S. a la política interior, y la política interior, tal como la ha tratado el Sr. Cortina, se divide en dos partes: una, cuestión de principios, y otra, cuestión de hechos: una, cuestión de sistema, y otra, cuestión de conducta. A la cuestión de hechos , a la cuestión de conducta, ya ha contestado el Ministerio, que esa quien correspondía contestar, que es quien tiene los datos para ello, por el órgano de los señores ministros de Estado y Gobernación, que han desempeñado este encargo con la elocuencia que acostumbran. Me queda para mi casi intacta la cuestión de principios: esta cuestión solamente abordaré; pero la abordaré, si el Congreso me lo permite , de lleno.

Señores: ¿cuál es el principio del Sr. Cortina? El principio de S. S., bien analizado su discurso, es el siguiente en la política interior: la legalidad, todo por la legalidad, todo para la legalidad, la legalidad siempre, la legalidad en todas circunstancias, la legalidad en todas ocasiones: y yo, señores, que creo que las leyes se han hecho para las sociedades, y no las sociedades para las leyes, digo: la sociedad, todo para la sociedad, todo por la sociedad, la sociedad siempre, la sociedad en todas circunstancias, la sociedad en todas ocasiones.

Cuando la legalidad basta para salvar a la sociedad, la legalidad; cuando no basta, la dictadura. Señores, esta palabra tremenda, que tremenda es, aunque no tanto como la palabra revolución, que es la más tremenda de todas; digo que esta palabra tremenda ha sido pronunciada aquí por un hombre que todos conocen: no ha sido hecho por cierto de la madera de los dictadores. Yo he nacido para comprenderlos, no he nacido para imitarlos. Dos cosas me son imposibles: condenar la dictadura y ejercerla. Por eso lo declaro aquí alta, noble y francamente. Estoy incapacitado de gobernar: no puedo aceptar el gobierno en conciencia: yo no podría aceptarle sin poner la mitad de mí mismo en guerra con la otra mitad, sin poner en guerra mi instinto contra mi razón, sin poner en guerra mi razón contra mi instinto.

Por esto, señores, y yo apelo al testimonio de todos los que me conocen, ninguno puede levantarse ni aquí ni fuera de aquí, que haya tropezado conmigo en el camino de la ambición, tan lleno de gentes; ninguno. Pero todos me encontrarán, todos me han encontrado en el camino modesto de los buenos ciudadanos. Solo así, señores, cuando mis días estén contados, cuando baje al sepulcro, bajaré sin el remordimiento de haber dejado sin defensa a la sociedad bárbaramente atacada, y al mismo tiempo sin el amarguísimo, y para mí insoportable dolor, de haber hecho mal a un hombre.

Digo, señores, que la dictadura en ciertas circunstancias, en circunstancias dadas, en circunstancias como las presentes, es un gobierno legítimo, es un gobierno bueno, es un gobierno provechoso como cualquier otro gobierno, es un gobierno racional, que puede defenderse en la teoría, como puede defenderse en la práctica. Y si no, señores, ved lo que es la vida social. La vida social, señores, como la vida humana, se compone de la acción y de la reacción, del flujo y reflujo de ciertas fuerzas invasoras y de ciertas fuerzas resistentes.

Esta es la vida social, así como esta es también la vida humana. Pues bien: las fuerzas invasoras, llamadas enfermedades en el cuerpo humano, y de otra manera en el cuerpo social, pero siendo esencialmente la misma cosa, tienen dos estados: hay uno en que están derramadas por toda la sociedad, en el que estas fuerzas invasoras están reconcentradas solo en individuos: hay otro estado agudísimo de enfermedad, en que se reconcentran mas, y están representadas por asociaciones políticas. Pues bien: yo digo que no existiendo las fuerzas resistentes, lo mismo en el cuerpo humano que en el cuerpo social, sino para rechazar las fuerzas invasoras, tienen que proporcionarse necesariamente a su estado. Cuando las fuerzas invasoras están derramadas, las resistentes lo están también; lo están por el Gobierno, por las autoridades y por los tribunales, y en una palabra, por todo el cuerpo social; pero cuando las fuerzas invasoras se reconcentran en asociaciones políticas , entonces necesariamente, sin que nadie lo pueda impedir, sin que nadie tenga derecho a impedirlo , las fuerzas resistentes por sí mismas se reconcentran en una mano. Esta es la teoría clara, luminosa, indestructible de la dictadura.

Y esta teoría, señores , que es una verdad en el orden racional, es un hecho constante en el orden histórico. Citadme una sociedad que no haya tenido la dictadura, citádmela. Ved, sino, qué pasaba en la democrática Atenas, lo que pasaba en la aristocrática Roma, En Atenas, ese poder omnipotente estaba en las manos del pueblo, y se llamaba ostracismo ; en Roma, ese poder omnipotente estaba en manos del Senado, que le delegaba en un barón consular, y se llamaba como entre nosotros dictadura. Ved las sociedades modernas, señores; ved la Francia en todas sus vicisitudes. No hablaré de la primera república, que fue una dictadura gigantesca sin fin, llena de sangre y de horrores. Hablo de época posterior. En la Carta de la Restauración la dictadura se había refugiado o buscado un asilo en el artículo 14: en la Carta de i 830 se encontró en el preámbulo; ¿ y en la república actual ? De esta no digamos nada. ¿Qué es sino la dictadura con el mote de República?

Aquí se ha citado, y en mala hora, por el Sr. Gálvez Cañero la Constitución inglesa. Señores, la Constitución inglesa cabalmente es la única en el mundo, tan sabios son los ingleses, en que la dictadura no es de derecho excepcional sino de derecho común, y la cosa es clara. El Parlamento tiene en todas ocasiones, en todas épocas, cuando quiere, pues no tiene más límite que el de todos los poderes humanos, la prudencia, este poder.

Tiene todas las facultades, y estas constituyen el poder dictatorial, de hacer todo lo que no sea hacer de una mujer un hombre, o de un hombre una mujer, como dicen sus jurisconsultos. Tiene facultades para suspender el habeas corpus, para proscribir por medio de un bill of attainder: puede cambiar de constitución, puede variar hasta de dinastía, y no solo de dinastía, sino hasta de religión, y oprimir las conciencias; en una palabra, lo puede todo. ¿Quién ha visto, señores, una dictadura mas monstruosa?

He probado que la dictadura es una verdad en el orden teórico, que es un hecho en el orden histórico. Pues ahora voy a decir más: la dictadura es otro hecho en el orden divino. Señores, Dios ha dejado hasta cierto punto a los hombres el gobierno de las sociedades humanas, y se ha reservado para sí exclusivamente el gobierno del universo. El universo está gobernado por Dios, si pudiera decirse así; y si en cosas tan altas pudieran aplicarse las expresiones del lenguaje parlamentario, diría que Dios gobierna el mundo constitucionalmente. Y, señores, la cosa me parece de la mayor claridad, y sobre todo de la mayor evidencia. Está gobernado por ciertas leyes precisas, indispensables, a que se llama causas secundarias. ¿Qué son estas leyes sino leyes análogas a las que se llaman fundamentales respecto de las sociedades humanas?

Pues bien, señores, si con respecto al mundo físico Dios es el legislador, como respecto a las sociedades humanas lo son los legisladores, ¿ gobierna Dios siempre con esas mismas leyes que él a sí mismo se impuso en su eterna sabiduría, y a las que nos sujetó a todos? No, señores, pues algunas veces, directa, clara y explícitamente manifiesta su voluntad soberana, quebrantando esas mismas leyes que él mismo se impuso, y torciendo el curso natural de las cosas. Y bien , señores, cuando obra así, ¿no podría decirse, si el lenguaje humano pudiera aplicarse a las cosas divinas, que obra dictatorialmente?

Esto prueba, señores, cuan grande es el delirio de un partido que cree poder gobernar con menos medios que Dios, quitándose a sí propio el medio, algunas veces necesario , de la dictadura. Señores, siendo esto así, la cuestión, reducida a sus verdaderos términos, no consiste ya en averiguar si la dictadura es sostenible, si en ciertas circunstancias es buena: la cuestión consiste en averiguar si han llegado o pasado por España estas circunstancias. Este es el punto más importante, y es al que voy a contraerme exclusivamente ahora. Para esto tendré que echar una ojeada, y en esto no haré más que seguir las pisadas de todos los oradores que me han precedido; una ojeada por Europa y otra ojeada por España.

Señores, la revolución de febrero vino como viene la muerte, de improviso. Dios, señores, habia condenado a la monarquía francesa. En vano esta institución se había trasformado hondamente para acomodarse a las circunstancias y a los tiempos ; ni aun esto la valió: su condenación fue inapelable, y su pérdida infalible. La monarquía de derecho divino concluyó con Luis XVI en un cadalso: la monarquía de la gloria concluyó con Napoleón en una isla: la monarquía hereditaria concluyó con Carlos X en el destierro ; y con Luis Felipe ha concluido la última de todas las monarquías posibles, la monarquía de la prudencia. ¡Triste y lamentable espectáculo, señores, el de una institución venerabilísima, antiquísima, gloriosísima, a quien de nada vale, ni el derecho divino, ni la legitimidad, ni la prudencia ni la gloria!

Señores, cuando vino a España la grande nueva de esa grande revolución, todos nos quedamos consternados y atónitos. Nada era comparable a nuestro asombro y a nuestra consternación, sino la consternación y el asombro de la monarquía vencida. Digo más: había un asombro mayor, una consternación mas grande que la de la monarquía vencida, y era la de la república vencedora. Aun ahora mismo: diez meses van pasados ya desde su triunfo ; preguntadla cómo venció; preguntadla por qué venció; preguntadla con qué fuerzas venció, y no sabrá qué responderos. Esto consiste en que la república no venció, la república fue el instrumento de victoria de un poder más alto.

Ese poder, señores, cuando esté consumada su obra, así como fue fuerte para destruir la monarquía con un escrúpulo de república, será fuerte también, si necesario fuera y conveniente a sus fines, para derribar la república con un escrúpulo de imperio, o con un escrúpulo de monarquía. Esta revolución, señores, ha sido objeto de grandes comentarios en sus causas y en sus efectos, en todas las tribunas de Europa, y entre otras en la tribuna española. Yo he admirado aquí y allí la lamentable ligereza con que se trata de las causas hondas de las revoluciones. Señores, aquí, como en otras partes, no se atribuyen las revoluciones sino a los defectos de los gobiernos. Cuando las catástrofes son universales, imprevistas, simultáneas, son siempre cosa providencial; porque, señores, estos y no otros son los caracteres que distinguen las obras de Dios de las obras de los hombres.

Cuando las revoluciones presentan esos síntomas, estad seguros que vienen del cielo, y que vienen por culpa y para castigo de todos.¿ Queréis, señores, saber la verdad, y toda la verdad concerniente a las causas de la revolución última francesa? Pues la verdad llegó el día de la gran liquidación de todas las clases de la sociedad con la Providencia, que en ese día tremendo todas se han encontrado fallidas. En ese día han venido a liquidación con la Providencia, y repito que todas en esa liquidación se han encontrado fallidas. Digo más, señores: la república misma, el día mismo de su victoria se declaró también en quiebra. La república había dicho de sí, que venía a sentar en el mundo la dominación de la libertad, de la igualdad, de la fraternidad, esos tres dogmas que no vienen de la república, sino que vienen del Calvario. Y bien, señores, ¿qué ha hecho después? En nombre de la libertad ha hecho necesaria, ha proclamado, ha aceptado la dictadura; en nombre de la igualdad, con el título de republicanos de la víspera, de republicanos del día siguiente, de republicanos de nacimiento, ha inventado no sé qué especie de democracia aristocrática, y no sé qué género de ridículos blasones; en fin, señores, en nombre de la fraternidad ha restaurado la fraternidad pagana, la fraternidad de Etéocles y Polinices; y los hermanos se han devorado unos a otros en las calles de París, en la batalla más gigantesca que dentro de los muros de una ciudad han presenciado los siglos. A esa república que se llamó de las tres verdades , yo la desmiento; es la república de las tres blasfemias, es la república de las tres mentiras.

Viniendo ahora a las causas de esta revolución , el partido progresista tiene unas mismas causas para todo. El Sr. Cortina nos dijo ayer que hay revoluciones porque hay ilegalidades, y porque el instinto de los pueblos los levanta uniforme y espontáneamente contra los tiranos. Antes nos había dicho el Sr. Ordaz Avecilla: ¿Queréis evitar las revoluciones? dad de comer a los hambrientos. Véase, pues, aquí la teoría del partido progresista en toda su extensión: las causas de la revolución son por una parte la miseria, por otra la tiranía. Señores, esa teoría es contraria, totalmente contraria a la historia. Yo pido que se cite un ejemplo de una revolución hecha y llevada a cabo por pueblos esclavos o por pueblos hambrientos. Las revoluciones son enfermedades de los pueblos ricos; las revoluciones son enfermedades de los pueblos libres. El mundo antiguo era un mando en que los esclavos componían la mayor parte del género humano; citadme cuál revolución fue hecha por esos esclavos.

Lo más que pudieron conseguir fue fomentar algunas guerras civiles; pero, las revoluciones profundas fueron hechas siempre por opulentísimos aristócratas. No, señores ; no está en la esclavitud, no está en la miseria el germen de las revoluciones: el germen de las revoluciones está en los deseos sobreexcitados de la muchedumbre por los tribunos que las explotan y benefician. Y seréis como los ricos: ved ahí la fórmula de las revoluciones socialistas contra las clases medias; y seréis como los nobles: ved ahí la fórmula de las revoluciones de las clases medias contra las clases nobiliarias: y seréis como los reyes; ved ahí la fórmula de las revoluciones de las clases nobiliarias contra los reyes; por último, señores; y seréis a manera de Dioses: ved ahí la fórmula de la primera rebelión del primer hombre contra Dios. Desde Adán, el primer rebelde, hasta Proudhon, el último impío, esa es la fórmula de todas las revoluciones.

El gobierno español, como era su deber, no quiso que esa fórmula tuviese su aplicación en España; tanto menos lo quiso cuanto la situación interior no era la más lisonjera ; y era menester prevenirse así contra las eventualidades del interior como contra las eventualidades exteriores. Para no haberlo hecho así, era necesario haber desconocido de todo punto la marcha de una corriente magnética que se desprende de los focos de acción revolucionaria, y que va inficionándolo todo por el mundo.

La situación interior, en pocas palabras, era esta. La cuestión política no estaba, no ha estado nunca, no está de todo punto resuelta: no se resuelven así tan fácilmente cuestiones políticas en sociedades tan soliviantadas por las pasiones. La cuestión dinástica no estaba concluida, porque aunque es verdad que en ella somos nosotros los vencedores , no teníamos la resignación del vencido , que es el complemento de la victoria. La cuestión religiosa estaba en muy mal estado. La cuestión de las bodas, todos lo sabéis, estaba exacerbada. Yo pregunto, señores, supuesto , como he probado ya, que la dictadura sea en circunstancias dadas legítima, en circunstancias dadas provechosa, ¿estábamos o no estábamos en esas circunstancias? Sino habían llegado, decidme cuáles otras más graves han aparecido en el mundo. La experiencia vino a demostrar que los cálculos del Gobierno y la previsión de esta Cámara no habían sido infundados. Todos lo sabéis, señores: yo en esto hablaré muy de paso, porque todo lo que es alimentar pasiones, lo detesto; no he nacido para eso; todos sabéis que se proclamó la república a trabucazos por las calles de Madrid; todos sabéis que se ganó parte de la guarnición de Madrid y de Sevilla; todos sabéis que sin la resistencia enérgica, activa del Gobierno, toda España, desde las columnas de Hércules al Pirineo, de un mar a otro mar, hubiera sido un lago de sangre. Y no solo España: ¿sabéis qué males, si hubiera triunfado la revolución, se habrían propagado por el mundo? ¡Ah señores! Cuando se piensa en estas cosas, fuerza es exclamar que el Ministerio que supo resistir y supo vencer, mereció bien de su patria.

Esta cuestión vino a complicarse con la cuestión inglesa: voy a decir antes de entrar en ella, y desde ahora anuncio que no entraré sino para salir de ella inmediatamente , porque así lo conceptúo conveniente y oportuno ; pero antes de entrar en ella me permitirá el Congreso que exponga algunas ideas generales que me parecen convenientes.

Señores, yo he creído siempre que la ceguedad es una señal así en los hombres, como en los gobiernos, como en las naciones, de perdición. Yo he creído que Dios comienza por cegar siempre a los que quiere perder; yo he creído que para que no vean el abismo que pone a sus pies, comienza por turbarles la cabeza. Aplicando estas ideas a la política general seguida de algunos años a esta parte por la Inglaterra y por la Francia, señores, lo diré aquí, hace mucho que yo he predicho grandes desventuras y catástrofes: un hecho histórico, un hecho averiguado, un hecho incontrovertible es que el encargo providencial de la Francia es ser el instrumento de la Providencia en la propagación de las ideas nuevas, así políticas como religiosas y sociales. En los tiempos modernos tres grandes ideas han invadido la Europa: la idea católica, la idea filosófica, la idea revolucionaria.

Pues bien, señores, en esos tres períodos la Francia se ha hecho siempre hombre para propagar esas ideas. Carlomagno fue la Francia hecha hombre para propagar la idea católica; Voltaire fue la Francia hecha hombre para propagar la idea filosófica; Napoleón ha sido la Francia hecha hombre para propagar la idea revolucionaria. Del mismo modo creo que el encargo providencial de la Inglaterra es mantener el justo equilibrio moral del mundo, haciendo contraste perpetuo con la Francia. La Francia es lo que el flujo, la Inglaterra lo que el reflujo del mar.

Suponed por un momento el flujo sin el reflujo; los mares se extenderían por todos los continentes: suponed el reflujo sin el flujo, los mares desaparecerían de la tierra. Suponed la Francia sin la Inglaterra; el mundo no se movería sino en medio de convulsiones, cada día tendría una nueva constitución, cada hora una nueva forma de gobierno. Suponed la Inglaterra sin la Francia: el mundo vegetaría siempre bajo la carta del venerable Juan sin Tierra, que es el tipo permanente de todas las constituciones británicas. ¿Qué significa, pues, señores, la coexistencia de estas dos naciones poderosas? Significa, señores, el progreso limitado por la estabilidad, la estabilidad vivificada por el progreso.

Pues bien, señores; de algunos años a esta parte, y apelo a la historia contemporánea y a vuestros recuerdos, esas dos grandes naciones han perdido la memoria de sus hechos, han perdido la memoria de su encargo providencial en el mundo. La Francia , en vez de derramar por la tierra ideas nuevas, predicó por todas partes el statu quo: el statu quo en Francia, el statu quo en España, el statu quo en Italia, el statu quo en el Oriente. Y la Inglaterra en vez de predicar la estabilidad, predicó en todas partes las revueltas: en España, en Portugal, en Francia, en Italia y en la Grecia. ¿Y qué resultó de aquí? Lo que había de resultar forzosamente; que las dos naciones, representando un papel que no había sido el suyo nunca, le han representado pésimamente. La Francia quiso convertirse de diablo en predicador: la Inglaterra de predicador en diablo.

Esta es, señores, la historia contemporánea; pero hablando solamente de la Inglaterra, porque es de la que me propongo hablar muy brevemente, diré que yo pido al cielo, señores, que no vengan sobre ella, como han venido sobre la Francia, las catástrofes que ha merecido por sus errores; porque nada es comparable al error de la Inglaterra de apoyar en todas partes los partidos revolucionarios. ¡Desgraciada! ¿No sabe que el día del peligro esos partidos con mas instinto que ella la habrán de volver las espaldas? ¿No ha sucedido esto ya? Y ha debido suceder, señores, porque todos los revolucionarios del mundo saben que cuando las revoluciones van de veras, que cuando las nubes se agrupan , que cuando los horizontes se oscurecen, que cuando las olas suben a lo alto, el navío de la revolución no tiene más piloto que la Francia.

Señores, esta fue la política seguida por la Inglaterra, o por mejor decir, por su gobierno y sus agentes durante la última época. Yo he dicho, y repito, que no quiero tratar esta cuestión; me mueven a ello grandes consideraciones. Primera: la consideración del bien público, porque debo declarar aquí solemnemente que yo quiero la alianza más íntima, la unión más completa entre la nación española y la nación inglesa, a quien admiro y respeto como la nación quizá más libre, mas fuerte y más digna de serlo en la tierra. No quisiera, pues, con mis palabras exacerbar esta cuestión, y no quisiera tampoco perjudicar o embarazar ulteriores declaraciones. Hay otra consideración que me mueve a no hablar más de este asunto. Para hablar de él tendría que hacerlo de un hombre de quien fui amigo, mas amigo que el señor Cortina; pero yo no puedo ayudarle hasta el punto que el Sr. Cortina le ayudaba; la honra no me permite más ayuda que el silencio.

El Sr. Cortina al tratar esta cuestión, permítame que se lo diga con franqueza, tuvo una especie de vahído, y se le olvidó quién era, dónde estaba y quiénes somos. S. S. creyó que era un abogado, y no era un abogado, que era un orador del Parlamento. S. S. creyó que hablaba ante jueces, y hablaba ante diputados. S. S. creyó que hablaba en un tribunal, y hablaba en una asamblea deliberante; creyó que hablaba de un pleito, y hablaba de un asunto político, grande, nacional, que si pleito era, era pleito entre dos naciones. Ahora bien, señores; ¿ debe doler profundamente al Sr. Cortina haber sido el abogado de la parte contraria a la nación española? ¡Y qué, señores! ¿es eso patriotismo por ventura?¿Es eso ser patriota? ¡Ah! no. ¿Sabéis lo que es ser patriota? Ser patriota, señores, es amar, es aborrecer, es sentir como ama, como aborrece nuestra patria.

Dije, señores, que pasaría muy de ligero por esta cuestión , y ya he pasado.

El Sr. secretario Lafuente Alcántara: Pasadas las horas de reglamento, se pregunta al Congreso si se prorroga la sesión. (Muchas voces: Sí, sí.) Se acordó afirmativamente.

El Sr. marques de Valdegamas: Pero, señores, ni las circunstancias interiores que eran tan graves, ni las circunstancias exteriores que eran tan complicadas y peligrosas, son bastantes para disminuir la oposición en los señores que se sientan en aquellos bancos. ¡Y la libertad! nos dicen. ¡Pues qué! la libertad, ¿no es sobre todo? Y la libertad, a lo menos la individual, ¿no ha sido sacrificada? ¡La libertad, señores! ¿Saben el principio que proclaman y el nombre que pronuncian los que pronuncian esa palabra sagrada? ¿ Saben los tiempos en que viven? ¿No ha llegado hasta nosotros, señores, el ruido de las últimas catástrofes? ¡Qué! ¿no saben a esta hora que la libertad acabó? Pues qué, ¿no han asistido como he asistido yo con los ojos de mi espíritu a su dolorosa pasión? Pues qué, señores, ¿no la habéis visto vejada, escarnecida , herida alevemente por todos los demagogos del mundo ? ¿ No la habéis visto llevar su angustia por las montañas de la Suiza, por las orillas del Sena, por las riberas del Rhin y del Danubio, por la» márgenes del Tíber? ¿No la habéis visto subir al Quirinal, que ha sido su calvario ?

Señores, tremenda es la palabra; pero no debemos retraernos de pronunciar palabras tremendas si dicen la verdad, y yo estoy resuelto a decirla. ¡ La libertad acabó! No rematará, señores, ni al tercer dia, ni al tercer año, ni al tercer siglo quizá. ¿ Os gusta, señores, la tiranía que sufrimos? De poco os asustáis; veréis cosas mayores. Y aquí os ruego, señores, que guardéis en vuestra memoria mis palabras, porque lo que voy a decir, los sucesos que voy a anunciar en un porvenir más próximo o más lejano, pero muy lejano nunca, se han de cumplir a la letra.

El fundamento, señores, de todos vuestros errores (dirigiéndose a los bancos de la izquierda) consiste en no saber cuál es la dirección de la civilización y del mundo. Vosotros creéis que la civilización y el mundo van, cuando la civilización y el mundo vuelven. El mundo, señores, camina con pasos rapidísimos a la constitución de un despotismo el mas gigantesco y asolador de que hay memoria en los hombres. A esto camina la civilización, y a esto camina el mundo. Para anunciar estas cosas no necesito ser profeta. Me basta considerar la combinación pavorosa de los acontecimientos humanos desde su único punto de vista verdadero, desde las alturas católicas.

Señores, no hay más que dos represiones posibles, una interior y otra exterior; la religiosa y la política. Estas son de tal naturaleza, que cuando el termómetro religioso está subido, el termómetro de la represión política está bajo; y cuando el termómetro religioso está bajo, el termómetro político, la represión política, la tiranía está alta. Esta es una ley de la humanidad, una ley de la historia. Y si no, señores , ved lo que era el mundo, ved lo que era la sociedad que cae al otro lado de la Cruz, decid lo que era cuando no había represión interior, cuando no había represión religiosa. Entonces aquella era una sociedad de tiranías y de esclavos. Citadme un solo pueblo donde no haya esclavos y donde no haya tiranía. Este es un hecho incontrovertible, este es un hecho incontrovertido, este es un hecho evidente. La libertad, la libertad verdadera, la libertad de todos y para todos no vino al mundo sino con el Salvador del mundo. Este también es un hecho incontrovertido , es un hecho confesado hasta por los mismos socialistas que lo confiesan. Los socialistas llaman a Jesús un hombre divino, y los socialistas hacen mas, se llaman sus continuadores. ¡Sus continuadores, Santo Dios! ¿Ellos, los hombres de sangre y de venganzas, continuadores del que no vivió sino para hacer bien; del que no abrió la boca sino para bendecir; del que no hizo prodigios sino para librar a los pecadores del pecado, a los muertos de la muerte; el que en el espacio de tres años hizo la revolución más grande que han presenciado los siglos, y la llevó a cabo sin haber derramado más sangre que la suya?

Señores, os ruego me prestéis atención; voy a poneros en presencia del paralelismo más maravilloso que ofrece la historia. Vosotros habéis visto que en el mundo antiguo, cuando la represión religiosa no podía bajar más porque no existía ninguna, la represión política subió hasta no poder mas, porque subió hasta la tiranía. Pues bien, con Jesucristo , donde nace la represión religiosa, desaparece completamente la represión política. Es esto tan cierto, que habiendo fundado Jesucristo una sociedad con sus discípulos, fue aquella la única sociedad que ha existido sin gobierno. Entre Jesús y sus discípulos no había mas gobierno que el amor del Maestro a los discípulos y el amor de los discípulos al Maestro. Es decir, que cuando la represión era completa, la libertad era absoluta.

Sigamos el paralelismo. Llegan los tiempos apostólicos, que los extenderé, porque así conviene ahora a mi propósito, desde los tiempos apostólicos propiamente dichos, hasta la subida del cristianismo al Capitolio en tiempo de Constantino el Grande. En este tiempo, señores, la religión cristiana, es decir la represión religiosa interior, estaba en todo su apogeo; pero aunque estaba en todo su apogeo, sucedió lo que sucede en todas las sociedades compuestas de hombres, que comenzó a desarrollarse un germen, nada más que un germen de licencia y de libertad religiosa. Pues bien, señores, observad el paralelismo: a este principio de descenso en el termómetro religioso corresponde un principio de subida en el termómetro político. No hay todavía gobierno, no es necesario el gobierno , pero es necesario ya un germen de gobierno. Así en la sociedad cristiana entonces no había de hecho verdaderos magistrados, sino jueces árbitros y amigables componedores, que son el embrión del gobierno. Realmente no había mas que eso; los cristianos de los tiempos apostólicos no tuvieron pleitos, no iban a los tribunales, decidían sus contiendas por medio de árbitros. Obsérvese, señores, cómo con la corrupción va creciendo el gobierno.

Llegan los tiempos feudales, y en estos la religión se encuentra todavía en su apogeo, pero hasta cierto punto viciada por las pasiones humanas. ¿Qué es lo que sucede, señores, en este tiempo en el mundo político? Que ya es necesario un gobierno real y efectivo, pero que basta el más débil de todos, y así se establece la monarquía feudal, la más débil de las monarquías.

Seguid observando el paralelismo. Llega, señores, el siglo XVI. En este siglo, con la gran reforma luterana, con ese grande escándalo político y social, tanto como religioso, con ese acto de emancipación intelectual y moral de los pueblos, coinciden las siguientes instituciones. En primer lugar, en el instante, las monarquías, de feudales, se hacen absolutas. Vosotros creeréis, señores, que mas que absoluta no puede ser una monarquía: un gobierno, ¿qué puede ser más que absoluto? Pero era necesario, señores, que el termómetro de la represión política subiera mas, porque el termómetro religioso seguía bajando; y con efecto subió más. ¿Y qué nueva institución se creó? La de los ejércitos permanentes. ¿Y sabéis, señores, lo que son ejércitos permanentes? Para saberlo, basta saber lo que es un soldado: un soldado es un esclavo con uniforme. Así, pues, veis que en el momento en que la represión religiosa baja, la represión política sube al absolutismo, y pasa más allá. No bastaba a los gobiernos ser absolutos; pidieron y obtuvieron el privilegio de ser absolutos y tener un millón de brazos.

A pesar de esto, señores, era necesario que el termómetro político subiera mas, porque el termómetro religioso seguía bajando; y subió más. ¿Qué nueva institución, señores, se creó entonces? Los gobiernos dijeron: tenemos un millón de brazos y no nos bastan; necesitamos más, necesitamos un millón de ojos; y tuvieron la policía, y con la policía un millón de ojos. A pesar de esto, señores , todavía el termómetro político y la represión política debían subir, porque a pesar de todo, el termómetro religioso seguía bajando; y subieron.

A los gobiernos, señores, no les bastó tener un millón de brazos; no les bastó tener un millón de ojos; quisieron tener un millón de oídos, y los tuvieron con la centralización administrativa, por la cual vienen a parar al gobierno todas las reclamaciones y todas las quejas.

Y bien, señores; no bastaba esto, porque el termómetro religioso siguió bajando, y era necesario que el termómetro político subiera mas. ¡Señores, hasta dónde! Pues subió más.

Los gobiernos dijeron: no me bastan para reprimir, un millón de brazos; no me bastan para reprimir, un millón de ojos; no me bastan para reprimir, un millón de oídos; necesitamos más: necesitamos tener el privilegio de hallarnos a un mismo tiempo en todas partes. Y lo tuvieron; y se inventó el telégrafo.

Señores, tal era el estado de la Europa y del mundo cuando el primer estallido de la última revolución vino a anunciarnos, a anunciarnos a todos, que no había bastante despotismo en el mundo; porque el termómetro religioso estaba por bajo de cero. Ahora bien, señores, una de dos...

Yo he prometido, y cumpliré mi palabra, hablar hoy con toda franqueza.

Pues bien, una de dos: o la reacción religiosa viene o no: si hay reacción religiosa, ya veréis, señores, como subiendo el termómetro religioso comienza a bajar natural, espontáneamente, sin esfuerzo ninguno de los pueblos, ni de los gobiernos, ni de los hombres, el termómetro político, hasta señalar el dia templado de la libertad de los pueblos: pero si por el contrario, señores, y esto es grave (no hay la costumbre de llamar la atención de las asambleas deliberantes sobre las cuestiones hacia donde yo la he llamado hoy; pero la gravedad de los acontecimientos del mundo me dispensa, y yo creo que vuestra benevolencia sabrá también dispensarme); pues bien, señores, yo digo que si el termómetro religioso continúa bajando, no sé adónde hemos de parar. Yo, señores, no lo sé, y tiemblo cuando lo pienso. Contemplad las analogías que he puesto a vuestros ojos; y si cuando la represión religiosa estaba en su apogeo no era necesario ni gobierno ninguno siquiera, cuando la represión religiosa no exista, no habrá bastante con ningún género de gobierno, todos los despotismos serán pocos.

Señores, esto es poner el dedo en la llaga, esta es la cuestión de España, la cuestión de Europa, la cuestión de la humanidad, la cuestión del mundo.

Considerad una cosa, señores. En el mundo antiguo la tiranía fue feroz y asoladora, y sin embargo esa tiranía estaba limitada físicamente, porque todos los Estados eran pequeños, y porque las relaciones internacionales eran imposibles de todo punto; por consiguiente en la antigüedad no pudo haber tiranías en grande escala, sino una sola, la de Roma. Pero ahora, señores, ¡cuán mudadas están las cosas! Señores, las vías están preparadas para un tirano gigantesco, colosal, universal, inmenso; todo está preparado para ello: señores, miradlo bien; ya no hay resistencias ni físicas ni morales: no hay resistencias físicas, porque con los barcos de vapor y los caminos de hierro no hay fronteras; no hay resistencias físicas, porque con el telégrafo eléctrico no hay distancias; y no hay resistencias morales, porque todos los ánimos están divididos y todos los patriotismos están muertos. Decidme, pues, si tengo o no razón cuando me preocupo por el porvenir próximo del mundo: decidme si al tratar de esta cuestión no trato de la cuestión verdadera.

Una sola cosa puede evitar la catástrofe, una y nada más: eso no se evita con dar más libertad, mas garantías, nuevas constituciones; eso se evita procurando todos, hasta donde nuestras fuerzas alcancen, provocar una reacción saludable, religiosa. Ahora bien, señores: ¿es posible esta reacción? Posible lo es: pero ¿es probable ? Señores, aquí hablo con la más profunda tristeza: no la creo probable. Yo he visto, señores, y conocido a muchos individuos que salieron de la fe y han vuelto a ella: por desgracia, señores, no he visto jamás a ningún pueblo que haya vuelto a la fe después de haberla perdido.

Si aun me quedara alguna esperanza , la hubieran disipado, señores, los últimos sucesos de Roma: y aquí voy a decir dos palabras sobre esta cuestión, tratada también por el Sr. Cortina.

Señores, los sucesos de Roma no tienen un nombre: ¿cómo los llamaríais, señores? ¿Los llamaríais deplorables? Deplorables, todos los que he citado lo son; esos son mucho más. ¿Los llamaríais horribles? Señores, esos acontecimientos son sobre todo horror.

Había en Roma, ya no le hay, sobre el trono más eminente el varón más justo, el varón mas evangélico de la tierra. ¿Qué ha hecho Roma de ese varón evangélico, de ese varón justo?¿Qué ha hecho esa ciudad en donde han imperado los héroes, los Césares y los pontífices? Ha trocado el trono de los pontífices por el trono de los demagogos. Rebelde a Dios, ha caído bajo la idolatría del puñal. Eso ha hecho. El puñal, señores, el puñal demagógico, el puñal sangriento, ese es el ídolo de Roma. Ese es el ídolo que ha derribado a Pio IX. Ese es el ídolo que pasean por las calles tropas de caribes. ¿Dije caribes? dije mal, que los caribes son feroces, pero los caribes no son ingratos.

Señores, me he propuesto hablar con toda franqueza, y hablaré. Digo que es necesario que el rey de Roma vuelva a Roma, o que no quede en Roma, aunque pese al Sr. Cortina, piedra sobre piedra.

El mundo católico no puede consentir, y no consentirá en la destrucción virtual del cristianismo por una ciudad sola entregada al frenesí de la locura. La Europa civilizada no puede consentir, y no consentirá que se desplome, señores, la cúpula del edificio de la civilización europea. El mundo, señores, no puede consentir, y no consentirá que en Roma, esa ciudad insensata, se verifique el advenimiento al trono de una nueva y extraña dinastía, la dinastía del crimen. Y no se diga, señores, como dice el Sr. Cortina, como dicen en periódicos y discursos los señores que se sientan en aquellos bancos, que hay dos cuestiones allí, una temporal y otra espiritual, y que la cuestión ha sido entre el rey temporal y su pueblo. Que el pontífice ha sido respetado, que el pontífice existe todavía. Dos palabras sobre esta cuestión, dos palabras, señores, lo explicarán todo.

Sin duda ninguna el poder espiritual es lo principal en el Papa, el temporal es accesorio; pero ese accesorio es necesario: el mundo católico tiene el derecho de exigir que el oráculo infalible de sus dogmas sea libre é independiente: el mundo católico no puede tener una ciencia cierta, como se necesita, de que es independiente y libre, sino cuando es soberano, porque solo el soberano no depende de nadie. Por consiguiente, señores, la cuestión de soberanía, que es una cuestión política en todas partes, es en Roma además una cuestión religiosa; el pueblo que puede ser soberano en todas partes, no puede serlo en Roma; asambleas constituyentes que pueden existir en todas partes, no pueden existir en Roma; en Roma no puede haber mas poder constituyente que el poder constituido. Roma, señores, los Estados pontificios, no pertenecen al Estado de Roma, no pertenecen al papa; los Estados pontificios pertenecen al mundo católico; el mundo católico se los ha reconocido al papa para que fuera libre é independiente, y el papa mismo no puede despojarse de esa soberanía, de esa independencia.

Señores, voy a concluir, porque el Congreso está muy cansado y yo lo estoy también. (Varios señores: No, no.) Señores, francamente tengo que declarar aquí, que no puedo extenderme más porque tengo la boca mala, y ha sido un prodigio que yo pueda hablar, pero lo principal que tenía que decir lo he dicho ya.

Después de haber tratado las tres cuestiones exteriores que trató el Sr. Cortina, vuelvo, para concluir, a la interior. Señores , desde el principio del mundo hasta ahora ha sido una cosa discutible si convenía mas el sistema de la resistencia o el sistema de las concesiones, para evitar las revoluciones y los trastornos; pero afortunadamente, señores, esa que ha sido una cuestión desde el primer año de la creación hasta el año 48, en el año de gracia de 48 ya no es cuestión de ninguna especie, porque es cosa resuelta: yo, señores, si me lo permitiera el mal que padezco en la boca, haría aquí una reseña de todos los acontecimientos desde febrero hasta ahora, que prueban estas aserciones; pero me contentaré con recordar dos: el de la Francia, señores: allí la monarquía, que no cedió, fue vencida por la república que apenas tenía fuerza para moverse; y la república que apenas tenía fuerza para moverse, porque resistió, venció al socialismo.

En Roma, que es otro ejemplo que quiero citar, ¿qué ha sucedido? ¿No estaba allí vuestro modelo? Decidme: si vosotros fuerais pintores y quisierais pintar el modelo de un rey, ¿encontraríais otro modelo que no fuera su original Pió IX? Señores, Pió IX quiso ser, como su divino Maestro, magnífico y dadivoso: halló proscriptos en su país, y les tendió la mano y los devolvió a su patria: había reformistas, señores, y les dio reformas: había liberales, señores, y los hizo libres: cada palabra suya, señores, fue un beneficio: y ahora, señores, decidme, ¿ sus beneficios no igualan, si no exceden, a sus ignominias? Y en vista de esto, señores, ¿el sistema de las concesiones no es una cosa resuelta?

Señores, si aquí se tratara de elegir, de escoger entre la libertad por un lado y la dictadura por otro, aquí no habría disenso ninguno; porque ¿quién , pudiendo abrazarse con la libertad, se hinca de rodillas ante la dictadura? Pero no es esta la cuestión. La libertad no existe de hecho en Europa; los gobiernos constitucionales que la representaban años atrás, no son ya en casi todas partes, señores, sino una armazón de un esqueleto sin vida. Recordad una cosa, recordad a Roma imperial. En la Roma imperial existen todas las instituciones republicanas, existen los omnipotentes dictadores, existen los inviolables tribunos, existen las familias senatorias, existen los eminentes cónsules; todo esto, señores, existe; no falta más que una cosa, y no sobra más que otra cosa: sobra un hombre, y falta la república.

Pues esos son, señores, en casi toda Europa los gobiernos constitucionales; sin pensarlo, sin saberlo el señor Cortina, nos lo demostró el otro día. ¿No nos decía V. S. que prefiere, y con razón, lo que dice la historia a lo que dicen las teorías? A la historia apelo. ¿Qué son, señor Cortina, esos gobiernos con sus mayorías legítimas, vencidas siempre por las minorías turbulentas, con sus ministros responsables que de nada responden, con sus reyes inviolables siempre violados? Así, señores, la cuestión , como he dicho antes, no está entre la libertad y la dictadura; si estuviera entre la libertad y la dictadura, yo votaría por la libertad, como todos los que nos sentamos aquí. Pero la cuestión es esta, y concluyo: se trata de escoger entre la dictadura de la insurrección y la dictadura del Gobierno ; puesto en este caso yo escojo la dictadura del Gobierno, como menos pesada y menos afrentosa: se trata de escoger entre la dictadura que viene de abajo y la dictadura que viene de arriba; yo escojo lo que viene de arriba, porque viene de regiones más limpias y serenas: se trata de escoger, por último, entre la dictadura del puñal y la dictadura del sable; yo escojo la dictadura del sable, porque es más noble. Señores, al votar nos dividiremos en esta cuestión, y dividiéndonos seremos consecuentes con nosotros mismos. Vosotros, señores, votaréis, como siempre, lo más popular; nosotros, señores, como siempre, votaremos lo más saludable.